Moments de solitude

Lettre à Mme E

(Parfois dans ce métier, on rencontre des clients qui n’auraient pas dû en être. On fait un bout de chemin ensemble, on essaye du mieux qu’on peut, et des fois quand même on se plante).

 

Chère Mme E*

On n’était pas faites pour se rencontrer. Vos besoins d’avocat ne correspondaient pas tout à fait à mes compétences.

Vous aviez besoin d’une prestance, de quelqu’un de poigne, de quelqu’un qui vous rassure.

D’un avocat homme certainement.

La rencontre était prévue pour être limitée à une fois. Une audience.

Je substituais une consœur.

Mais c’était pour une audience du juge des tutelles. Ce n’est déjà pas rien. Ce n’est déjà plus une substitution comme une autre.

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Et puis cette audience qui s’est soldée par un cuisant échec.

Comme on était partie ensemble, avec ma consœur, on a continué pour vous.

Ce cuisant échec a amené d’autres audiences. Quelques autres. Devant le juge des tutelles encore.

Toutes pires les unes que les autres.

Pourtant on s’appréciait. J’étais admirative de votre combat pour obtenir la tutelle totale de votre fille adorée victime d’un accident médical à la naissance.

J’admirais déjà votre ténacité d’avoir assumé plus de 10 ans de procédure judiciaire pour faire reconnaitre les fautes d’un hôpital.

Il faut dire qu’on n’a pas eu de chance, quand on s’est rencontrées, j’étais collaboratrice dans un important cabinet, dans lequel mes dossiers « à moi » ne pouvaient être traités qu’après 19 heures le soir.

Moi aussi j’avais les larmes aux yeux de fatigue quand, après déjà 12 heures de cabinet sur la tête, je vous rappelais tard le soir, et que vous me suppliez de faire quelque chose.

Malheureusement, on pourra vous dire tout ce qu’on veut, quand on est collaborateur, il n’est pas toujours évident de traiter ses dossiers persos avec le même soin que les dossiers pour notre cabinet.

J’ai essayé Mme E.

J’ai saisi des juges. J’ai fait des lettres. J’ai plaidé. Une fois, deux, fois trois. Devant trois juges des tutelles différents.

Nous n’avions jamais les mêmes impressions d’audience. Parfois, quand j’étais relativement satisfaite du déroulé de l’audience, vous étiez scandalisée que le juge vous ai mal parlé.

Et puis, il y a avait les mandataires à la protection des personnes qu’il fallait éviter de trop froisser mais qu’il fallait également recadrer.

C’était difficile de gérer votre dossier Mme E. C’était difficile de vous gérer vous.

Ce n’était pas pour moi. Ce n’était pas pour mes compétences.

Vous me l’avez dit de manière très amicale, le jour où vous êtes venue chercher votre dossier.

Vous m’avez dit « Vous êtes une très bonne avocate, mais j’ai dit à mon mari le premier jour, que vous n’auriez pas les épaules pour mon dossier. Mais ce n’est pas grave, vous avez essayé comme vous avez pu ».

Je n’étais pas vexée, je n’étais pas triste. J’étais soulagée. Pour moi et pour vous.

Je n’ai pas eu l’impression d’avoir mal fait ce que j’ai fait. Je suis allée au bout de ce que mes petites épaules pouvaient faire pour vous.

Je vous remercie Mme E, même pendant cette petite période, d’avoir cru en moi.

J’espère Mme E, que vous avez trouvé l’avocat qui vous convient et que, depuis, de larges épaules tiennent tête à tous les juges des tutelles et mandataires à la personne de la région.

Prenez soin de vous et de votre fille.

Bien à vous.

L’avocat aux trop petites épaules

 

* L’initiale a été changée.

A thousand wars

Comme chaque nouveau billet, il a fallu trouver un titre et une photo. Je commence toujours par ça. Mon petit rituel du nouveau billet.

Toutes les idées de titre qui me venaient à l’idée pour terminer cette année me paraissaient inadaptées pour refléter la totalité de ces douze derniers mois.

Et puis j’ai repensé à cette chanson d’Aaron que j’aime bien, que j’écoutais dans le train à fond dans les oreilles en allant à Paris le 16 novembre dernier. Face à la Tour Eiffel parée de bleu blanc rouge.

Et Parce qu’en 2015, on a fait un millier de guerres. Alors Messieurs d’Aaron, pardonnez moi, mais je vous ai piqué votre titre. Pour la chanson c’est là. C’est bien à écouter en lisant aussi.

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En 2015, j’ai 31 ans, je suis avocat, je suis blonde, je fais du surf et j’ai fait un millier de guerres.

D’abord à titre personnel, il a fallu de nouveau changer de cabinet, de nouveau reprendre ses marques dans une organisation, de nouveau jongler avec ce statut de « collaborateur libéral », les contraintes de salarié et d’indépendant.

Et puis il a fallu faire la guerre, cette année, peut être plus que les autres années, contre l’URSSAF, le RSI et les autres.

Se battre chaque trimestre contre les demandes de paiement, presque à chaque fois fausses, jamais compréhensibles.

Essayer de se faire comprendre par voie de recommandé, seule issue pour ensuite prouver que oui on a bien contesté les 10.000 € réclamés à tort.

Et puis notre profession toute entière a aussi fait ses propres guerres cette année.

Il a fallu faire front, tous ensemble ou presque, contre la réforme de l’aide juridictionnelle.

Il a fallu nous battre au sens propre et figuré pour défendre un accès à la justice aux plus démunis.

Il a fallu expliquer aux justiciables que notre mouvement était dans leur intérêt, pour qu’ils puissent continuer à bénéficier des services d’un avocat compétent, quelques soient leurs revenus.

Certains de nos confrères se sont battus physiquement contre les justiciables et contre les forces de l’ordre qui les ont bousculés.

A Bobigny, à Toulouse, et bien évidemment à Lille, où le bâtonnier Potie est devenu le héros bien malgré lui de notre mouvement #AJenpéril.

Il a fallu et il faut encore faire la guerre contre notre propre institution « représentante », qui chaque année avec ses campagnes de publicité semble un peu plus s’éloigner de nos préoccupations quotidiennes.

L’édito de fin d’année du président s’intitule « Liberté, unité, compétitivité »…

Cette guerre là est tellement loin d’être finie.

Il nous a fallu, cette année encore mais aussi les autres qui suivront, lutter chaque jour contre les clichés que véhicule notre profession.

Nous avons été traités de nantis, de captateurs mais aussi d’avocats de base. Tout ça à la fois. Il faudrait savoir…

Tout ca la même année, par les représentants de notre gouvernements.

Expliquer encore et toujours. Le temps passé, les diligences, les heures pour rien, les charges qu’on paie, le fait de devoir payer pour travailler…

Se rendre compte que ça sert à rien.

Il faut encore, et je sais que je ne suis pas la seule, faire la guerre à soi même chaque matin, pour pas tout envoyer paître, pour pas répondre aux sirènes de ceux qui suggèrent que je serais surement pas moins malheureuse en étant prof de yoga ou à faire un surf trip autour du monde.

Parce que trop de jours de cette année, j’ai eu envie de tout claquer pour faire autre chose. A cause de toutes ces guerres.

Et puis quand même, il y a eu ça. Janvier d’abord. Puis novembre. L’année des guerres qu’ils disaient. Il faut s’en remettre. Panser ses blessures plus ou moins profondes, plus ou moins vives. Mais présentes, qui oppressent et qui certains jours nous font pleurer sans raison.

Parce que ça aurait pu être chacun de nous, parce que c’est peut être un des vôtres, vous qui me lisez et pour ça vous avez toutes mes sincères pensées.

Parce qu’en 2015, quand on fait partie de cette génération, on ne devrait pas être en guerre.

Alors oui cette année elle était guerrière, elle était rebelle, elle était triste, elle était solidaire mais la bonne nouvelle c’est qu’elle fini aujourd’hui.

Alors dites le avec moi, très fort, « 2015, casse toi, tu crains ».

(Quant à la photo elle est un peu dégoulinante d’amour, mais c’est un clin d’oeil appuyé à un groupe de filles qui a fait que parmi toutes les guerres de cette année, il y a eu une trêve merveilleuse d’un week end fin octobre, quelque part dans Paris, où quelques jours après on s’est dit ca aurait pu être nous.

Et puis aussi, ce cœur avec les doigts, il est pour vous chers lecteurs. Parce que malgré le peu de billets cette année, WordPress m’a accueillie hier matin avec un petit mot me disant que le nombre de visiteurs ici cette année correspond à 12 concerts complets dans l’opéra de Sydney – c’est pas rien hein (bon WordPress m’a aussi dit que mon meilleur apporteur de visiteurs c’était Maître Mô, mais faut pas lui dire après il va prendre la grosse tête).

Et pour ca je vous dis Merci et cœur avec les doigts).

 

 

Le couloir du JAF

C’est un couloir comme il y en a tant dans les bâtiments administratifs. Il est très long. Interminable. Il a des murs beiges et quelques bancs.

C’est un couloir le long duquel figurent des portes. De nombreuses portes.

C’est un couloir où je déteste aller. C’est ma punition les rares fois où j’y vais.

C’est le couloir du juge aux affaires familiales.

 

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Il n’est jamais vide le couloir du JAF, il n’est jamais neutre, il y fait toujours très chaud, il n’y fait que rarement assis.

C’est le couloir où les justiciables attendent désespérément leur tour, pour passer devant le juge et régler des histoires de divorce, de pension alimentaire, de garde des enfants, de garde de chien, de partage de l’argenterie, de restitution de la bague de fiançailles.

Dans le couloir du JAF, il est tout le temps question de larmes et de cœurs brisés.

Le couloir du JAF il est rempli de plein de portraits.

Par exemple, il y a José. Il s’impatiente de devoir attendre son tour depuis plus d’une heure. Le dossier avant le sien a pris plus de temps que prévu. Il est peintre en bâtiment. Ça se devine parce qu’il a plein de tâches de peinture sur son pantalon et sur son blouson. Il ne s’est pas dit que c’était un manque de respect que de venir crado à l’audience. Sa femme a demandé le divorce, elle ne supporte plus ses sorties nocturnes avec les copains et les coups qu’elle reçoit parfois quand il rentre.

Au fond de ce qu’ils appellent la salle d’attente, il y a Caroline. Elle a une petite quarantaine. Elle est inconsolable. Son avocate tente d’apaiser les sanglots. C’est la faute à Sébastien toutes ces larmes, il est parti avec sa stagiaire de 25 ans et l’a laissé tombée avec les deux gosses.

Il y a Aurélie et Michael. Ils ont deux enfants. Ils se crient dessus au milieu des autres, se traitant respectivement d’alcoolique, d’incapable et de jolis noms d’oiseaux que leurs avocats respectifs sont bien incapables de calmer. Ils sentent aussi fort l’alcool l’un que l’autre et ils sont là pour la garde de leurs enfants Dylan et Kimberly.

Au milieu de tout ce petit monde, il y a Catherine et Marie-France qui discutent. Ce sont des avocates. Les autres confrères les appellent les Jafettes. Elles sont très chics et ont des bracelets dorés qui font bling bling. Elles sont chez elles, le couloir du JAF c’est leur terrain de jeu, de chasse. On les surnomme comme ça parce qu’elles sont souvent, il faut le reconnaître, un peu hystérique et ont tendance à mettre de l’huile sur le feu dans les débats entre les couples déchirés.

Il y a aussi Simone. Elle est très jeune. Elle a une choucroute sur la tête. On dirait une américaine qui sort de son bal de promo. Elle a la peau couleur ébène. Elle fusille du regard son mec  sur le banc en face. Ils ont l’air d’avoir à peine 20 ans. J’ai du mal à comprendre qu’on puisse se haïr autant après s’être aimé au point de se marier. Lui n’a pas l’air trop stressé, son avocate est partie faire un petit tour quand le juge l’appelle. Celui ci s’énerve et dit à sa femme qu’en punition ils ne sont pas prêts de passer. Sa haine redouble. Elle lui dit qu’elle a pas que ça à faire.

De l’autre côté de ce couloir où les gens attendent, pleurent, haïssent, crient et où les avocats s’impatientent, il y a des portes.

Derrière chaque porte, il y a une JAF qui voit défiler tout au long de la journée des histoires d’amour déchirées.

Dans leurs dossiers, il y a des trucs moches, des attestations méchantes, des dettes, des dossiers de surendettement, des plaintes pour violence.

Il y a les JAF bien et les moins bien. Celles chez qui quand tu es convoqué à 14 h tu passes à 18 h, celles chez qui tu arrives avec la plus simple des ruptures amiables et qui trouve quand même un pépin à ton dossier, celles qui essaient de les laisser marier…

Et puis il y a moi au milieu de tout ça. Avec ma tête de pas être à ma place. J’observe tout ce petit monde.

Mon esprit divague, la vie, l’amour, la haine. Et vraiment très fort, j’espère ne jamais devoir passer par le couloir du JAF pour ma vie perso.

Et je me demande, et j’espère, qu’au début de tout chemin qui mène au couloir du JAF, il y a eu un tout petit peu d’amour.

Le jour où je me suis sentie (un peu) maîtresse d’école

C’était une journée qui était beaucoup trop proche de celle de mon premier jour comme avocat.

Bien bien trop proche.

Et pourtant ce jour là, je me sentais grande, terrorisée, mais grande fille quand même.

C’était le jour de ma première permanence pénale.

Le jour de ma première permanence CRPC.

 

92H

 Les pénalistes détestent cette procédure parce que c’est le degré zéro de la défense pénale.

Les civilistes qui font un peu de pénal adorent parce que c’est le degré zéro de la défense pénale c’est du droit pénal avec filet…

Pour ceux qui ne connaissent pas, la procédure de CRPC est la procédure dite vulgairement du « plaider coupable ».

Cela consiste pour le prévenu à reconnaître les faits qui lui sont reprochés et d’avoir une sanction plus « légère » que celle qu’il encourrait devant un tribunal correctionnel (les peines maximum encourues sont divisées par deux par rapport au tribunal correctionnel).

L’idée de base, je la trouve pas mauvaise, consiste à pouvoir « négocier » la peine avec le procureur pour que celle ci soit adaptée à la personnalité du prévenu et proportionnée par rapport aux faits.

Le problème c’est qu’en pratique la « négociation » dépend de l’humeur et de la personnalité du procureur (amis du Ministère Public qui me lisez, je vous fais des bisous).

Comme je le disais, les pénalistes détestent parce qu’il faut approuver la totalité des faits reprochés et leur déroulement pour que la procédure soit validée.

Les civilistes adorent parce que contrairement aux autres permanences pénales, il n’y a pas cette notion terrorisante d’urgence dans la mesure où on a accès aux dossiers avant l’audience.

Cela nous permet donc, à nous les civilistes, de chercher, docs à l’appui d’éventuelles nullités et de réfléchir en amont à la peine proposée par le proc.

Pour comprendre la suite, il faut aussi que je vous explique que ce genre d’audience se déroule en deux étapes.

Tout d’abord, on rencontre le proc avec notre client et on décide ou non d’accepter la peine proposée.

Si votre client accepte la peine, vous changez de salle pour aller rencontrer un juge qui répond au doux nom de « juge de l’homologation » qui vérifie que le procureur ne s’est pas trop emballé sur la peine et que celle ci est adaptée et permet punition et réparation.

Après ces brefs mais nécessaires propos procéduraux, nous revoilà partis un jour de début 2010.

J’exerce depuis deux trois mois. Autant vous dire que j’ai pas dormi.

J’ai vu 5 des ouailles qui devaient m’être confiés ce jour là dans mon bureau le semaine précédente.

J’en découvre trois autres en arrivant au palais à 8 h 15.

J’ai donc 8 personnes, que des hommes, entre 19 et 35 ans, sous ma garde pendant une matinée. L’angoisse.

Les infractions qu’on leur reproche sont aussi diverses que variées : conduite en état alcoolique, escroquerie, violences, cambriolage…

D’ailleurs on peut être surpris que certaines de ces infractions passent en CRPC mais bon c’est un autre débat.

J’avais donc pour mission, en une matinée, pour chacun des huit de passer devant deux magistrats, vérifier qu’ils fassent pas n’importe quoi et accessoirement qu’ils m’aient donné tout ce qu’il fallait pour que je me fasse payer à l’AJ…

L’angoisse bis.

Pour chacun j’ai expliqué. Une fois. Douze fois. Mille fois.

J’ai expliqué la procédure. Le proc. La peine. L’homologation. Le premier juge, le deuxième juge, le fait que ça allait être long du fait que l’avocat de permanence passe en dernier.

Huit fois je suis passée devant le procureur. Huit fois je me suis faite envoyée paître, le procureur n’étant pas d’humeur à négocier les peines ce là.

Huit fois mes clients se sont fait remonter les bretelles, ont dit oui oui monsieur le procureur, je sais que ce que j’ai fait c’est mal, je le referai plus jamais.

Huit fois j’ai écouté les mensonges, impuissantes à conseiller meilleure solution que cette peine en kit, tellement ils étaient tous coupables des faits qui leur étaient reprochés.

Et puis huit autres fois, à attendre devant le juge de l’homologation. Reprendre un à un les dossiers.

Faire répéter aux clients ce qu’est la peine d’emprisonnement avec sursis (cette juge de l’homologation n’homologuait pas les décisions d’emprisonnement avec sursis si le prévenu ne savait pas précisément ce que ça voulait dire).

Presque huit fois, j’ai retenu ma respiration quand l’un ou l’autre ont voulu ajouter quelque chose à la fin, devant à l’homologation, malgré l’insistance du juge à ce qu’ils me le disent d’abord au cas où.

Et puis il y a eu ce moment, où ils étaient presque tous assis sur le même banc à côté, alignés attendant leur tour, où ils ont tous levés la main, à mon attention, m’appelant « Eh M’dame » ? « C’est quand que ca fini, j’ai un rendez vous ?  » « Eh M’dame, pourquoi y a deux juges ?  » « Eh M’dame, ma femme passe un examen de français et je dois lui porter ses papiers là maintenant » « Eh M’dame, c’est quand que ça fini ? »  » Eh M’dame, je pensais pas que ça serait si long ».

Et je les ai tous regardé.

J’aurai pu crié si j’avais pas été dans la salle d’audience.

J’aurai eu envie de leur dire de baisser leur bras deux secondes et de se taire. Juste la fermer un tout petit bout de temps.

Et puis petit à petit, je sais pas comment, ils étaient tous passés avaient tous signés leur trucs, et avaient tous disparu reprenant le cours de leur vie.

Ni au revoir, ni merci. Ca ne sert à rien de remercier ou de saluer les M’dame.

Je suis sortie de là, j’avais l’impression que l’on m’avait roulé dessus tellement j’avais mal dans tout mon corps.

Je suis sortie de là avec cette impression étrange d’avoir du gérer huit gosses dans une cour d’école et ca m’a vraiment pas plus…

« T’es sûr qu’elle est bien ? »

A J – 4 de mes 30 ans (vous n’avez donc pas d’excuses pour oublier), j’avais envie de vous raconter une difficulté récurrente inhérente à mon statut de « jeune femme ».

En effet, j’ai souvent parfois l’impression qu’ils ne me considèrent pas comme crédible en tant qu’avocat.

D’après ce que j’ai vu, mes consœurs de Twitter souffrent du même syndrome, ce qui m’a fait me sentir un peu moins seule je dois l’avouer.

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A titre liminaire et pour les non connaisseurs, on nous appelle le ou la collaborateur (trice) d’un Me X.

Or, il faut le reconnaitre la terminologie n’est pas seyante. Parce que personne ne comprend directement que si t’es la collaboratrice de Me X, ca induit que tu es également avocat. Je veux dire à part entière.

Pas un avocat stagiaire, pas un stagiaire tout court, pas une assistante, pas un paillasson.

En fait ca veut dire que tu es avocat.

Les bases de vocabulaires posées, la petite histoire que je vais vous raconter s’est passée un vendredi soir pluvieux du mois de mars.

La journée avait pourtant bien commencée, comme un vendredi et j’avais envisagé de partir tôt le soir.

Vendredi pluvieux oblige, pas de rendez-vous de prévu et le Friday wear étant tendance, j’étais pas en tailleur /escarpins et je pense que ca n’a pas aidé.

Un peu avant midi, Me X, dont je suis la collaboratrice donc, vient me dire que « si » je suis disponible, ce serait bien que j’assiste à un rendez vous à 17 h le soir même.

Je lui explique que je ne suis pas disponible, il me répond qu’il faut absolument que je sois là (tu le vois bien là le lien de subordination ?).

Il argumente pour me convaincre en me disant liquidation judiciaire, 5 min, audience dans 3 jours, tu iras.

Je plie.

Je me présente donc au rendez vous et je me retrouve face à 4 personnes, toutes masculines, 3 associés d’une société et leur expert comptable.

Dire que je ne me suis pas sentie à ma place est bien inférieur à ce que j’ai ressenti.

Mon « patron » qui ne sera pas là le jour de l’audience m’explique, devant les clients, que je vais devoir aller plaider la liquidation directe de la société et que les clients sont très embêtés que ce soit moi qui y aille.

Boum dans les dents, première.

Des fois que je n’arrive pas à lire le dossier par moi-même, nous l’avons relu tous ensemble et à chaque élément « crucial », Me X me disait « c’est ca qu’il faut plaider » et un des gérants répétait après chaque phrase en articulant et détachant chacune des syllabes : « Vous av-ez bi-en com-pris Made-moiselle ? ».

J’aurais bien répondu que je préférerais qu’il m’appelle « Maître » plutôt que « Mademoiselle » mais malheureusement j’ai pas osé.

Boum dans les dents, deuxième.

J’ai toute suite sentie qu’il ne m’aimait pas et qu’il n’avait pas confiance. Du coup, je me suis dissoute petit à petit dans mon fauteuil.

Le rendez vous s’éternisant, la nuit était depuis tombée, deux heures étaient passées (je me doutais que les 5 minutes c’était pour m’amadouer) et mon amour propre parti se cacher six pieds sous terre.

Le rendez vous se termine enfin sans que je me mette à pleurer de ce manque de confiance que l’on daigne m’accorder.

Je sers la main aux clients, demande qui sera présent à l’audience, on me redemande si j’ai bien tout compris et si je me sens de plaider le dossier.

Et puis le coup fatal arriva sans que je l’attende.

J’appelle l’ascenseur pendant que Me X échange encore deux trois mondanités avec mon désormais ami, et là je l’entends qui lui demande, à 2 mètres, de moi « Mais t’es sûr qu’elle est bien ?».

Boum dans les dents. Bouquet final.

Epilogue : j’ai appris, après que l’audience se soit très bien passée, parce que manifestement je ne suis pas aussi nulle que ce que je semble laisser paraître, que jusqu’au matin même de l’audience, les clients avaient supplié Me X de ne pas envoyer à l’audience et de demander un renvoi.

Par courtoisie, et pour ne pas que je me sente encore plus mal, Me X a évité de me le dire avant l’audience.

Et le pire dans tout ça c’est que les clients étaient très satisfaits de ma prestation à l’audience.

Nah !

« Mais Maître, mais ce n’est pas du tout ça ! »

Cette phrase acide m’interrompt au milieu de ma vraie première plaidoirie et m’est adressée par le Président du Tribunal Correctionnel !

C’est le jour où je suis devenue écarlate en moins de temps qu’il ne faut pour le taper !

 

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Malgré les efforts déployés à chaque entretien d’embauche pour bien faire passer le message que le métier d’avocat, pour moi, ce sera sans droit pénal, j’ai du m’y coller dans chacun des 3 cabinets que j’ai à mon actif aujourd’hui !

Ce jour là, je suis partie civile dans un dossier a priori plutôt simple.

Ma cliente a porté plainte pour escroquerie contre son ancien « ami-amant », on n’arrive pas très bien à savoir, lequel lui aurait escroqué au environ de 17.000 €.

Pour la petite histoire, parce qu’elle n’est pas banale, la cliente s’est faite draguée au rayon surgelés d’un supermarché, a laissé au type en question son téléphone et trois jours plus tard, il lui « empruntait » ses cartes bancaires et elle lui faisait un chèque de 7.500 €, pour faire l’avance soit disant de frais d’établissement spécialisé pour une de ses filles.

L’histoire finira par dire qu’il n’avait pas de filles mais peu importe.

Ce chèque de 7.500 € a son importance puisque ma cliente a fait un prêt (un du genre avec 20% d’intérêts) pour lui avancer cette somme.

Par ailleurs, quelques petits « emprunts » de chèques pour des montants de quelques centaines d’euros sont aussi à mettre à l’actif de notre dragueur du rayon surgelé.

L’histoire entre ces deux là dure quelques mois et ma cliente se rend compte régulièrement que sa carte disparaît puis revient et que le cash dans son sac se volatilise.

En surveillant ses comptes, elle constate des retraits qu’elle n’a pas réalisés et demande des explications à notre bonhomme.

Il lui invente encore toute une histoire mais reconnaît lui devoir de l’argent et signe une reconnaissance de dette de la totalité des sommes qui lui sont dues, de mémoire un peu moins de 17.000 €.

Ne recevant aucun remboursement malgré l’engagement signé, elle se décide à déposer plainte pour la totalité de la somme qui lui a été volée et objet de la reconnaissance de dette.

Autant vous dire qu’avec une reconnaissance de dette signée avec le détail de l’intégralité des sommes dues et les moyens utilisés pour les emprunter, je n’étais pas non plus très inquiète sur les chances de condamnation de mon adversaire.

Et bien évidemment c’est ce que je dis à la cliente… Erreur de débutant n°1 !

Sauf que. Il s’agit de moi. Et il s’agit de pénal. Et que dans ce cas là, rien ne se passe jamais comme prévu.

L’audience déjà est très lourde. Les deux premiers dossiers concernant pour l’un des attouchements sur mineur de 15 ans par ascendant et pour l’autre le téléchargement d’images pédopornographiques sur ses ordinateurs tant personnels que professionnels.

Je n’en menais pas bien large avec mon petit dossier d’escroquerie à côté de mes confrères qui défendaient chacun leurs points de vue, le tout agrémenté des sanglots de chacun des prévenus !

Sur ce, sans crier gare, mon dossier est appelé. A peine remise de mes émotions et avec des pleurs en fond sonore toujours, il s’avère que le dragueur du rayon surgelé n’est pas là et n’est pas représenté.

Maque de bol hein. Il ne peut pas dire au Tribunal qu’il reconnaît avoir escroqué Madame Truc et que bien évidemment il va lui rembourser jusqu’au dernier centime.

Alors bon on me donne la parole. Pas de préalable, pas d’instruction du dossier. Et j’y vais les deux pieds dedans, je m’insurge contre les méthodes déployées pour le vol des chèques, des cartes bleues et des sommes en cash !

Et cet emprunt de 7.500 € qu’a été contrainte de faire ma cliente qui doit absolument lui être rembour……..

Le Président m’interromps et m’assène un « Mais Maître, mais ce n’est pas du tout ça, je ne sais pas de quoi vous me parlez ! ».

Et voila ! La remarque cinglante du président tombe comme un couperet.

Sec, net et tranché !

Une lame de guillotine qui descend aussi vite que le rouge me monte aux joues.

Les ricanements des confrères derrière moi, éprouvés eux aussi par cette audience surréaliste, ne m’aident pas à retrouver une couleur normale !

Et là le Président me regarde d’un air dépité en m’expliquant que la juridiction n’est saisie que du vol de deux chèques pour respectivement 800 et quelques euros et 1000 et quelques euros.

Soit un dixième de ce qu’on m’avait demandé de récupérer.

Parce qu’en effet n’ayant aucun reflexe en droit pénal, il ne m’est pas venu à l’idée de vérifier la prévention ! Erreur de débutante n°2 !

D’un autre côté et à ma décharge avec un prévenu qui avait reconnu, certes pas devant le Tribunal mais quand même, l’intégralité des sommes volées, je n’avais pas pu envisager que le procureur ne le poursuive que sur 1/10ème des sommes…

Inutile de vous dire que je n’ai jamais commis une seconde fois cet oubli et j’ai eu beaucoup de mal à me remettre de cette grosse plantade…