Ecole des avocats

Le concours, le grand oral et les pingouins

C’est la saison de la rentrée, des nouveaux stylos et des cahiers vierges qui sentent bon.

Dans notre monde judiciaire, c’est la saison des concours d’entrée et de sortie de toutes les écoles qui nous forment à nos futurs métiers d’auxiliaire de justice !

C’est la raison pour laquelle j’avais envie de vous faire partager ma journée spéciale d’une fin d’octobre 2007, dans le froid savoyard.

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La journée de mon grand oral.

La dernière journée des années fac.

La dernière journée d’une étape majeur.

La journée liant le passé et l’avenir, l’ancienne étudiante et la future professionnelle !

J’ai écrit ce texte il y a presque sept ans maintenant, le soir même quand je suis rentrée. Je l’avais écrit pour mes proches et mes amis qui n’avaient jamais cessé de croire en moi.

Je lui donne donc une nouvelle vie, m’excusant auprès de ceux qui l’ont déjà lu, et encourageant ceux qui passent leur concours en ce moment, en se demandant ce qu’ils font là…

Moments choisis de cette journée si particulière qui s’est avérée être un samedi avec une convocation à 6 h 50 du matin…

A 5 h 00, je me lève, je file sous la douche et enfile délicatement bas, jupe chemisier… Jusque là tout va bien. J’essaye de ne pas me verser le café sur le chemisier blanc ! Un make-up parfait, maîtrise de l’eye liner 10/10, j’enfile les pieds dans mes pantoufles (non c’est de l’ironie) de 6 cm de haut.

A 5 h 55, je suis dans la rue, mes talons résonnent, je suis entourée de jeunes étudiants complètement bourrés qui rentrent de soirée.

A 6 h 10, je suis à la fac je discute avec les oiseaux et les écureuils ! Je suis en communion avec la nature, il fait nuit ! Je me demande ce que je fous là !

A 6h45 mes partenaires de galère sont arrivés ! Les plaisanteries vont bon train ! « Alors bien dormi ? », « T’es matinal ce matin ! ». Ce genre de banalités qui font que ton stress tu le partages plutôt que de le garder pour toi.

A 6 h 55, nous sommes priés de rentrer dans la salle. Ça y est, on y est, on ne peux plus reculer. C’est maintenant ou jamais. Nous avons une heure pour mettre sur papier toutes nos tripes (oui parce que j ai pas dit que c’est un coeff. 3 donc tu évites de le rater). Je vois le texte : ouf c’est un truc que je connais. Une bulle s’empare de la salle. Et l’heure est déjà finie.

A 8 h 00,  les profs des jurys viennent nous chercher. On ne savait pas qui étaient dans les jurys mais on savait lesquels il fallait craindre. J’ai été la dernière à être appelée donc j’avais eu le temps de bien flipper en voyant passer que des profs « réputés » sympas. Mais la prof qui est arrivée pour m’emmener, elle aime bien les étudiants. Je me lève, je manque de me casser la gueule mais tout va bien, tout est sous contrôle. Que je crois. Ma salle «d’interrogatoire » est deux étages plus bas.

Mais ça y est. Je me dis que c’est mon moment. Je fais mon exposé. Ca passe. 15 minutes pile la classe. Bon commentaire.

Mais les 15 autres minutes sont pour les questions et là ça se corse.

Le jury comprend un avocat et une magistrate en plus d’un prof. Et les questions de la magistrate me laissent sans voix. Les deux premières je ne sais pas de quoi elle parle. Pour les suivantes je m’embrouille. C’est quand que ça fini ?

A 8 h 35, on me dit « Merci mademoiselle » ! Ca y est c est fini ! A cet instant précis le concours prend fin. C’est joué. Le reste ne dépend plus de moi.

La sortie est tremblante ! Les talons vacillent. J’ai froid et je suis de la même couleur qu’un cachet d’aspirine. Mes résultats sont prévus pour 12 h 30 ! Maintenant ça va être long. Une machine à café sans gobelets fini de m’énerver. M’en fous, je suis passée.

Alors je préviens mes camarades qui ont le même jury de faire gaffe aux questions. 4 mecs et 2 filles sommes passés dans ce jury et elle a été aimable qu’avec les mecs  ! Donc je pense que j ai une relativement mauvaise note à mon oral !

A 10 h 00, on est toujours dehors dans le froid, sans café. On va en ville loin du stress ! Boire un vrai café. Les gens nous dévisagent. On traverse le marché. Une armée de « pingouins ».

Et ben ouais on est sapé comme un dimanche. Mais on ne fait pas gaffe. Je n’ai même pas envie de leur faire une grimace. On est dans le coma. On sait pas trop ce qui nous est arrivé ! Mais on a tous des très sales mines. On fait peur à voir !

Mais ce n’est pas grave, nous sommes arrivés jusque là, gardons espoir. Un seul sujet de conversation. On compare nos jurys, nos questions, nos citations bidons. C’est à celui qui a sorti le truc le plus débile. C’est marrant.

A 12h 15, les derniers sont passés. Les délibérations vont commencer. Je raconte des âneries, tout le monde rit jaune. B. Mais l’ambiance est super. On est solidaires.

A 13 h 00, on a toujours froid, on est toujours dehors. On nous a donné des gobelets pour la machine à café. La copine d’un candidat propose d’aller chercher des sandwichs pour ceux qui ont faim. Pas d’amateurs.

A 13h15, on commence à s’impatienter. Un groupe part aux infos. On nous répond « ça va prendre du temps, y a une panne informatique ». On croit à une blague pas drôle. Les mecs tombent la cravate. C’en est trop. Je suis à deux orteils de poser mes chaussures. On fait les 100 pas, on tourne en rond. Des allers et venues en provenance de la salle des profs. Des calculatrices. Ils calculent nos moyennes à la main. Nos proches qui s’inquiètent. Ca nous arrange pas. On a toujours froid.

A 14 h 10, on nous appelle ça y est c’est fait. Les trente dans un amphi. On ne ressent plus rien. Ni stress ni froid. Le doyen lit la liste des noms comme ça froidement devant tout le monde et annonce le verdict : admis ou ajourné. Ca tombe comme un couperet. Les A. Les B. Le début des C. Mais y en a bien beaucoup de noms qui commencent par C. Mon nom «Mademoiselle …. est admise ». Et là un vide d’air dans mon corps. Qu’est ce qui m’arrive. Fin de la liste. Félicitations. Applaudissements. Ca y est c’est fait. C’est fini. Pas de discours, pas de proximité avec les profs. Super… Circulez y a plus rien à voir.

A 14 h 15, on sort de la salle. Les yeux pleins de larmes de joie. C’en était trop. On se prend dans nos bras. On se félicite. C’est fait c’est fini. On est 27 à avoir gagné le droit d’aller à l’école des avocats. On est 27 futurs avocats avec les yeux qui brillent. On est une promo sympa qui se retrouve le 9 janvier à l’Ecole des avocats. On n’y croit pas. C’est fait. On l’a fait.

A 14 h 20, on est au téléphone tous séparément mais dans les 10m² dans lesquels on a attendu nos résultats ensemble. On tourne en rond. C’est drôle.

A 14 h 30, on se dit au revoir une dernière fois, comme si on voulait pas que le moment se termine. Ca semble si réel tous ensemble. Mais faut y aller.

A 15 h 00, j’ai très mal aux pieds. Je sais plus comment je m’appelle, je n’ai pas faim. Je mange des Mikado. On passe une bonne partie de l’après midi au téléphone. Tant de soutien fait chaud au cœur.

A 20 h 30, on fête ça dans un restau. J’ai remis mes ballerines. Dernière soirée tous ensemble puisque après on déménage. Dernière soirée avec ceux avec qui ont a tout partagé pendant presque 4 ans.

A 20 h 40, j’ai bu deux gorgés de Martini blanc et ça tape déjà dans ma tête. Je m’en fous, c’est les vacances. On raconte des bêtises, on dit du mal…

On va boire un verre et encore un. Mais on ne tient plus debout. Le clubbing est au dessus de nos forces. Ironie du sort, on va dans un endroit où j’ai passé mes plus belles soirées dans cette ville étudiante. Plein de souvenirs. On tourne une page. C’est le moment. Çà me convient. C’est ce que je voulais. Finale en beauté. Soirée parfaite.

A 1h30, j’étends sur le lit ce qui reste de vaillant dans mon corps au bout d’une journée qui aura duré plus de 20 h. Je m’endors avec le sourire… Ca y est c’est fait. Je vais pouvoir changer de vie.

Ainsi s’achève le récit de cette journée de dingue. Mes cartons sont prêts. Il est temps d’y aller…

 

Gisèle Halimi, la robe et le serment

En commençant cette histoire, je repense au film de Cédric Klapisch, L’auberge espagnole, à ce moment où Romain Duris a du mal à faire commencer son roman.

Alors oui devenir avocat c’est plein d’histoires qui se passent avant mais qui font qu’on est devenu « ça ».

Alors par où commencer ?

Le jour où, une seconde ratée, mes rêves de carrière scientifique ont pris fin.

Où ce jour encore plus farfelu où mon acolyte de fac m’a convaincue de passer le concours d’entrée à l’école, où alors ce moment dans l’amphi de la fac où à côté de notre nom figurait admis où encore à cette soirée à la préfecture où on m’a appelé sur une estrade pour que je vienne chercher mon diplôme.

13831_216681941066_592412_n(oui je suis quelque part sur cette photo ;-))

Et puis, l’autre jour, en voyant cette photo de moi trônant fièrement chez mes parents, il est devenu évident que j’étais devenue avocat ce jour là.

C’est une matinée de décembre. Juste quelques jours avant Noël de l’année 2009. Le réveil avait sonné tôt mais la nuit n’avait pas été très profonde.

Un stress mêlé à l’excitation. Un mélange difficile à cerner. Mais précisément ce qui était notre essence pour ce jour si particulier.

Pour ce jour où j’allais prêter serment.

Petite particularité de mon barreau, contrairement à beaucoup d’endroits, il nous fallait le répéter en entier le serment. Je l’avais appris, regardé.

J’avais absorbé ces 5 mots qui comme ça sont remplis de sens, pour ne pas oublier l’un seul de ces grands principes.

Même si plus tard, on se rend compte que ces mots ne sont rien d’autre que des mots et que malheureusement, pour un trop grand nombre de mes confrères, ont perdu sens et essence.

Toujours est-il que j’ai fini par arriver dans le Tribunal de Grande Instance (la Cour d’appel étant en travaux pour les maniaques du protocole).

Nous étions 138 à prêter serment ce jour là.

Il y a eu beaucoup de rires ce matin là. On a tous boutonné notre robe pour la première fois et autant vous dire que ce n’était pas évident.

Beaucoup de mardis se sont retrouvés à fricoter avec des vendredis mais on a bien ri et c’était le principal à ce moment là.

Et puis en plus de tout, je veux dire d’être en robe noire, gants blancs, les membres de notre famille juste au dessus de nous, au milieu de tous mes copains, nous avons eu la chance, dans ma promo d’avoir une marraine assez exceptionnelle.

Puisque Gisèle Halimi a non seulement accepté notre invitation pour être la marraine de notre promotion (on ne lui a pas parlé de l’ours hein, elle aurait dit non), mais également notre invitation pour venir à notre prestation de serment.

J’avoue mon ignorance, je ne connaissais pas Gisèle Halimi le jour où on a décidé que notre promo porterait son nom.

J’ai rattrapé mon retard depuis et me suis renseignée sur le parcours de cette femme assez exceptionnelle.

Enfin, bon l’important dans tout ca c’est qu’elle est venue.

Ses 80 ans passés, elle nous a fait l’honneur de rendre cette matinée de prestation de serment magique.

On nous a dit qu’elle arrivait alors qu’on était déjà tous alignés en rang d’oignons par ordre alphabétique dans cette gigantesque salle d’audience.

On nous a répété « elle arrive ». Et d’un seul mouvement, sans concertation, on s’est levé, et avec nos gants blancs, on s’est mis à applaudir fort, très fort.

Et elle est arrivée. Toute petite par rapport à son histoire, coupe blonde, cheveux au carré.

Elle a rempli la salle de sa présence et s’est inclinée devant nous pour nous saluer.

Elle nous a regardé défiler, chacun notre tour, réciter notre serment et appréhender, la main dégantée, le poids de leur sens.

Et puis, l’espace d’un instant, on a eu une frayeur. Dans l’excitation de l’organisation, nous avions omis de solliciter l’autorisation du président de la Cour d’Appel pour que Mme HALIMI puisse prendre la parole.

La rumeur a enflé dans les bancs, mais pas très longtemps, qu’elle n’aurait peut être pas droit à la parole pour cause de « non respect du protocole » (et là on peut dire non mais allo, c’est Gisèle Halimi et tu lui donnes pas la parole, non mais allo – mais c’était pas encore en vogue à l’époque*).

Mais, le président lui a offert la parole. Et la magie a opéré à ce moment là.

Cette journée, pour moi, s’est cristallisée au moment où Gisèle Halimi, micro en mains, nous a regardé, les 138 et nous a dit « mes chers filleuls ».

Malheureusement, je ne me souviens pas de tous les éléments du discours mais je sais qu’elle nous parlé de ses combats et nous absorbions ses paroles, surpris que de telles actes puissent émaner de ce petit bout de femme qui se trouvait devant nous.

(En écrivant ce billet, par le plus grand des hasards, je suis tombée là-dessus, j’ai halluciné et admis que mon confrère Ribaut-Pasqualini, qui était là, avait écrit ce dont je me souviens plus).

Ce jour là, je me suis sentie appartenir à ce groupe, à ce métier, et au sens de mots de ce serment.

C’est le jour, un jour de décembre 2009, où j’ai juré d’exercer mes fonctions avec « dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ».

Ce jour là, je suis devenue avocat.

*Pour me situer dans l’histoire, je suis plutôt de l’époque « C’est quoi le « tim » »