Lettre à Mme E

(Parfois dans ce métier, on rencontre des clients qui n’auraient pas dû en être. On fait un bout de chemin ensemble, on essaye du mieux qu’on peut, et des fois quand même on se plante).

 

Chère Mme E*

On n’était pas faites pour se rencontrer. Vos besoins d’avocat ne correspondaient pas tout à fait à mes compétences.

Vous aviez besoin d’une prestance, de quelqu’un de poigne, de quelqu’un qui vous rassure.

D’un avocat homme certainement.

La rencontre était prévue pour être limitée à une fois. Une audience.

Je substituais une consœur.

Mais c’était pour une audience du juge des tutelles. Ce n’est déjà pas rien. Ce n’est déjà plus une substitution comme une autre.

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Et puis cette audience qui s’est soldée par un cuisant échec.

Comme on était partie ensemble, avec ma consœur, on a continué pour vous.

Ce cuisant échec a amené d’autres audiences. Quelques autres. Devant le juge des tutelles encore.

Toutes pires les unes que les autres.

Pourtant on s’appréciait. J’étais admirative de votre combat pour obtenir la tutelle totale de votre fille adorée victime d’un accident médical à la naissance.

J’admirais déjà votre ténacité d’avoir assumé plus de 10 ans de procédure judiciaire pour faire reconnaitre les fautes d’un hôpital.

Il faut dire qu’on n’a pas eu de chance, quand on s’est rencontrées, j’étais collaboratrice dans un important cabinet, dans lequel mes dossiers « à moi » ne pouvaient être traités qu’après 19 heures le soir.

Moi aussi j’avais les larmes aux yeux de fatigue quand, après déjà 12 heures de cabinet sur la tête, je vous rappelais tard le soir, et que vous me suppliez de faire quelque chose.

Malheureusement, on pourra vous dire tout ce qu’on veut, quand on est collaborateur, il n’est pas toujours évident de traiter ses dossiers persos avec le même soin que les dossiers pour notre cabinet.

J’ai essayé Mme E.

J’ai saisi des juges. J’ai fait des lettres. J’ai plaidé. Une fois, deux, fois trois. Devant trois juges des tutelles différents.

Nous n’avions jamais les mêmes impressions d’audience. Parfois, quand j’étais relativement satisfaite du déroulé de l’audience, vous étiez scandalisée que le juge vous ai mal parlé.

Et puis, il y a avait les mandataires à la protection des personnes qu’il fallait éviter de trop froisser mais qu’il fallait également recadrer.

C’était difficile de gérer votre dossier Mme E. C’était difficile de vous gérer vous.

Ce n’était pas pour moi. Ce n’était pas pour mes compétences.

Vous me l’avez dit de manière très amicale, le jour où vous êtes venue chercher votre dossier.

Vous m’avez dit « Vous êtes une très bonne avocate, mais j’ai dit à mon mari le premier jour, que vous n’auriez pas les épaules pour mon dossier. Mais ce n’est pas grave, vous avez essayé comme vous avez pu ».

Je n’étais pas vexée, je n’étais pas triste. J’étais soulagée. Pour moi et pour vous.

Je n’ai pas eu l’impression d’avoir mal fait ce que j’ai fait. Je suis allée au bout de ce que mes petites épaules pouvaient faire pour vous.

Je vous remercie Mme E, même pendant cette petite période, d’avoir cru en moi.

J’espère Mme E, que vous avez trouvé l’avocat qui vous convient et que, depuis, de larges épaules tiennent tête à tous les juges des tutelles et mandataires à la personne de la région.

Prenez soin de vous et de votre fille.

Bien à vous.

L’avocat aux trop petites épaules

 

* L’initiale a été changée.

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2 commentaires

  1. Chère Maître,
    Je suis tombé par hasard sur votre blog. J’ai lu vos billets avec
    – de l’intérêt
    – des sourire (souvent)
    – de l’émotion (souvent aussi)
    – et même de temps en temps une petite larmichette
    Il me faut reconnaître, hélas, que, dans un repas de mariage (événement heureusement plutôt rare en ce qui me concerne) je suis hélas de ceux qui, jusque-là, aurait laissé passer un blanc en entendant un(e) de ses commensaux/sales déclaré « Je suis avocat(e) ». Cela ne m’est heureusement jamais arrivé, mais si la chose se produit un jour, je vous promets de sortir aussitôt une phrase du genre « Quelle chance ! Depuis le temps que je voulais rencontrer quelqu’un comme vous, EN VRAI ! » Ensuite nous parlerons surf (je n’y connais rien, mais je ne demande qu’à apprendre) et conneries journalistiques (dans ce domaine je suis un peu meilleur).
    Comme a dit je sais parfaitement qui Merci pour ce, bon, moment. j’espère qu’entre deux plaidoiries, trois réunions et dix déplacements vous trouverez encore le temps d’écrire.

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  2. Nous ne connaissons bien sûr ni les tenants ni les aboutissants.
    J’ai quand même l’impression d’une personnalité assez pathologique…

    Merci, pour votre blog, je vous lis avec plaisir et intérêt.

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