Mois: mars 2015

L’audience « pyjama »

On les appelle comme ça parce que ce sont des audiences qui empiètent sur nos soirées, sur nos vies privées, sur nos vies tout court.

Ce sont souvent des audiences correctionnelles mais il y aussi les audiences pyjama devant d’autres juridictions, comme je vous racontais ici.

Comme c’est très loin de mon quotidien, a fortiori quand il s’agit d’une audience correctionnelle, j’ai eu envie de vous faire partager des morceaux de cette audience dans ce billet.

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L’audience correctionnelle pour laquelle mon client est convoquée se déroule un vendredi après midi à partir de 14 h.

Pour ceux qui ignorent comme cela se passe, il faut savoir que tout le monde est convoqué à la même heure.

C’est l’euphorie. Il y a plein de monde. La salle est déjà pleine à craquer. Une classe de collégiens assiste, hypnotisée par les débats.

Il faut se signaler à l’huissier appariteur. Pour nous avocats, c’est un peu notre « super-héros » pendant ces audiences.

Il fait en sorte que l’audience se déroule correctement, que tout le monde passe au bon moment, nous envoie un sms pour nous prévenir que notre tour arrive ou qu’on peut encore boire un énième café au fur et à mesure que la journée passe.

Ce jour là, l’audience est encore plus chargée que d’habitude. J’apprends à 14 h 20 que va être appelé le dernier dossier de la matinée, ce qui laisse déjà présager d’une longue après midi.

Je reste en dehors de la salle tellement il est difficile de rentrer s’y faire une place. Car comme souvent lors des audiences correctionnelles, quand un prévenu est originaire de la communauté des gens du voyage, une grosse partie de la communauté locale vient assister aux audiences.

Je suis donc de loin l’altercation entre une consœur et un procureur et attends patiemment que le début de l’audience de l’après midi commence. La porte qui s’ouvre et un vingtaine de personnes en sortent en commentant « Bon ben il repart, pour 5 ans ».

Le dossier d’après est plus lourd. Il s’agit d’un accident de la circulation ayant entrainé la mort. J’aime pas ce genre de dossiers parce que ca peut arriver à chacun d’entre nous. Un monsieur qui recule pour sortir de son garage et renverse une moto.

La famille de la victime et ses amis sont venus en nombre, chacun porte un tee-shirt avec une photo de la victime. J’écoute au début. puis je sors de la salle d’audience. La détresse du prévenu, la détresse des parties civiles. Toute la salle a les larmes aux yeux. Je laisse ma place.

Je discuterai plus tard, bien plus tard, avec le confrère qui s’occupait d’une partie des parties civiles, s’excusant d’avoir été beaucoup trop long et en tout cas beaucoup plus long que prévu. Je lui dis que je comprends et je repense à ce magnifique billet écrit par Pascale Robert-Diart sur le procès Zyed et Bouna. Je lui dis qu’en tant que famille de victime j’aurais aimé que mon avocat, que le tribunal prenne du temps pour écouter ma détresse et dise le droit.

Avec tout ça, il est presque 17 h. un seul dossier de l’après midi est passé. Certains tentent les renvois. Ils ne sont même pas si facilement accordés. Il reste une dizaine de dossier.

A 18 h, le palais s’est vidé. Il reste deux salles d’audience et des avocats qui errent. C’est l’occasion de croiser des confrères qu’on aime bien, de discuter de partager les derniers potins du barreau.

Les écoliers sont partis, leur professeur soulagé que ca n’ait pas été « plus dur ». Elle me raconte qu’avant, elle emmenait ses élèves voir les comparutions immédiates mais qu’elle a trouvé ca un peu violent pour des ados de 12/13 ans.

J’ai peu d’espoir quant à pouvoir arriver à l’heure à la soirée à laquelle on m’attends. L’huissier vient discuter également. Il se laisse 21 h comme dernier moment pour partir.

Pendant tout ce temps, on attends. Dans notre métier, on passe beaucoup de temps à attendre et tout autant à râler parce qu’on attends.

Ce sont des heures de rien. Ca parait interminable de se dire qu’on attends depuis 14 h et qu’il est 20 h 00 et qu’on a toujours pas plaidé ! Où sont passées les 6 dernières heures ? Ca semble interminable et pourtant ca passe très vite.

A 20 h 00, il n’y a plus de lumières dans le palais. La nuit est tombée dehors. La liste des dossiers s’amenuise. On commence à rêver d’un apéro voire de se faire livrer une pizza.

L’huissier me dit que je suis le prochain. J’ai l’impression d’avoir mon cerveau vide. Je rentre dans la salle pour m’imprégner.

Il est 20 h et quelques et, dans la salle d’audience, bien loin des considérations d’apéro et de soirée écourtée, une grande fille brune est debout, côté partie civile. Elle n’a pas d’avocat.

Elle pleure à gros sanglots. Elle explique que si elle est là c’est parce qu’on l’a un peu obligé parce que c’est le seul moyen pour qu’elle aille mieux. Elle doit avoir 24 ans.

En face d’elle, son père est prévenu d’avoir laissé balader ses mains dans la culotte de sa fille quand elle avait entre 13 et 16 ans.

J’ai de nouveau les larmes aux yeux. L’attitude du père énerve le Président du Tribunal qui le pousse dans ses derniers retranchements.

La fille explique qu’elle veut pas que son père soit condamné lourdement. Les réquisitions du procureur sont fermes, à la hauteur de la gravité des faits. La fille pleure de plus en plus.

On appelle le prochain dossier. Il est 20 h 45. C’est enfin mon tour. C’est un petit dossier pas très grave de stup. Je suis en pilotage automatique. Le dossier est vite plié, les réquisitions plutôt clémentes, et le prévenu d’accord avec, autant dire que j’ai pas grand chose à faire et heureusement.

20 minutes plus tard c’est enfin terminé.

J’attends un peu pour voir si j’arrive à avoir la décision. Le palais est désormais vraiment désert. et puis à 21 h 45, je décide qu’il est temps de mettre un point final à cette journée et à cette semaine.

(PS MESSAGE PERSONNEL : j’ai failli appeler ce billet l’audience « pyjus » en clin d’oeil à une fille très chouette sur le point de devenir maman mais j’avais peur que tout le monde comprenne pas. Ce billet est pour toi en tout cas)
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