Mois: novembre 2014

Le couloir du JAF

C’est un couloir comme il y en a tant dans les bâtiments administratifs. Il est très long. Interminable. Il a des murs beiges et quelques bancs.

C’est un couloir le long duquel figurent des portes. De nombreuses portes.

C’est un couloir où je déteste aller. C’est ma punition les rares fois où j’y vais.

C’est le couloir du juge aux affaires familiales.

 

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Il n’est jamais vide le couloir du JAF, il n’est jamais neutre, il y fait toujours très chaud, il n’y fait que rarement assis.

C’est le couloir où les justiciables attendent désespérément leur tour, pour passer devant le juge et régler des histoires de divorce, de pension alimentaire, de garde des enfants, de garde de chien, de partage de l’argenterie, de restitution de la bague de fiançailles.

Dans le couloir du JAF, il est tout le temps question de larmes et de cœurs brisés.

Le couloir du JAF il est rempli de plein de portraits.

Par exemple, il y a José. Il s’impatiente de devoir attendre son tour depuis plus d’une heure. Le dossier avant le sien a pris plus de temps que prévu. Il est peintre en bâtiment. Ça se devine parce qu’il a plein de tâches de peinture sur son pantalon et sur son blouson. Il ne s’est pas dit que c’était un manque de respect que de venir crado à l’audience. Sa femme a demandé le divorce, elle ne supporte plus ses sorties nocturnes avec les copains et les coups qu’elle reçoit parfois quand il rentre.

Au fond de ce qu’ils appellent la salle d’attente, il y a Caroline. Elle a une petite quarantaine. Elle est inconsolable. Son avocate tente d’apaiser les sanglots. C’est la faute à Sébastien toutes ces larmes, il est parti avec sa stagiaire de 25 ans et l’a laissé tombée avec les deux gosses.

Il y a Aurélie et Michael. Ils ont deux enfants. Ils se crient dessus au milieu des autres, se traitant respectivement d’alcoolique, d’incapable et de jolis noms d’oiseaux que leurs avocats respectifs sont bien incapables de calmer. Ils sentent aussi fort l’alcool l’un que l’autre et ils sont là pour la garde de leurs enfants Dylan et Kimberly.

Au milieu de tout ce petit monde, il y a Catherine et Marie-France qui discutent. Ce sont des avocates. Les autres confrères les appellent les Jafettes. Elles sont très chics et ont des bracelets dorés qui font bling bling. Elles sont chez elles, le couloir du JAF c’est leur terrain de jeu, de chasse. On les surnomme comme ça parce qu’elles sont souvent, il faut le reconnaître, un peu hystérique et ont tendance à mettre de l’huile sur le feu dans les débats entre les couples déchirés.

Il y a aussi Simone. Elle est très jeune. Elle a une choucroute sur la tête. On dirait une américaine qui sort de son bal de promo. Elle a la peau couleur ébène. Elle fusille du regard son mec  sur le banc en face. Ils ont l’air d’avoir à peine 20 ans. J’ai du mal à comprendre qu’on puisse se haïr autant après s’être aimé au point de se marier. Lui n’a pas l’air trop stressé, son avocate est partie faire un petit tour quand le juge l’appelle. Celui ci s’énerve et dit à sa femme qu’en punition ils ne sont pas prêts de passer. Sa haine redouble. Elle lui dit qu’elle a pas que ça à faire.

De l’autre côté de ce couloir où les gens attendent, pleurent, haïssent, crient et où les avocats s’impatientent, il y a des portes.

Derrière chaque porte, il y a une JAF qui voit défiler tout au long de la journée des histoires d’amour déchirées.

Dans leurs dossiers, il y a des trucs moches, des attestations méchantes, des dettes, des dossiers de surendettement, des plaintes pour violence.

Il y a les JAF bien et les moins bien. Celles chez qui quand tu es convoqué à 14 h tu passes à 18 h, celles chez qui tu arrives avec la plus simple des ruptures amiables et qui trouve quand même un pépin à ton dossier, celles qui essaient de les laisser marier…

Et puis il y a moi au milieu de tout ça. Avec ma tête de pas être à ma place. J’observe tout ce petit monde.

Mon esprit divague, la vie, l’amour, la haine. Et vraiment très fort, j’espère ne jamais devoir passer par le couloir du JAF pour ma vie perso.

Et je me demande, et j’espère, qu’au début de tout chemin qui mène au couloir du JAF, il y a eu un tout petit peu d’amour.

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