Le quartier disciplinaire, le bus et le gardien de prison

On n’a pas parlé de droit pénal depuis longtemps ici et c’est l’occasion de vous raconter un des grands moments de solitude que j’ai vécu à l’occasion d’une petite visite des quartiers disciplinaires d’une maison d’arrêt.

L’histoire commence quelque part entre le 10 et le 15 août. C’est toujours comme ça que ça se passe au mois d’août. Soit il se passe rien du tout. Soit il se passe des grosses galères.

Du genre un référé d’heure à heure le 14 août à 18 h… Je sais que vous voyez de quoi je parle !

J’ai 6 mois de métier de collaboratrice derrière moi, uniquement en expertise construction et référé construction, et un patron en vacances à l’étranger. Sinon c’est pas rigolo.

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Comme je ne gérais pas ses dossiers dans leur globalité, je n’avais pas idée que dans son portefeuille de dossier puisque exister quelque chose comme ça. Spécialité construction, je le rappelle.

Bref, quelque part dans ce mois d’août de ma première année, un fax jaune sur lequel figurait un tampon urgent nous convoquait pour une audience disciplinaire en maison d’arrêt, pour un client de mon boss, trois jours plus tard.

Ce qui veut dire que c’est devenu mon problème.

A cette peu agréable nouvelle était joint un rapport psychiatrique décrivant un jeune de 24 ans, à qui rien n’avait sourit dans la vie. La totale. Battu. Foyer. Alcool.SDF. Suicides ratés.

Quand nous sommes convoqués à l’audience disciplinaire, il se trouve que notre client est en détention provisoire pour le viol d’une personne âgée dans lit d’hopital.

(Pour la petite histoire, il a depuis été jugé et condamné par la Cour d’assises à une peine de 10 ans d’emprisonnement)

Je dérange donc mon boss sur la plage et lui explique que c’est bien gentil tout ça mais que moi dans une prison c’est même pas en rêve.

(Oui je suis avocat mais je vis dans un monde où la prison a un peu du mal à exister. Vraiment la construction, les poutres, les fissures je préfère)

Pourtant il a fallu y aller. A la maison d’arrêt. En bus. J’ai pleuré d’angoisse et pas dormi la veille et les deux jours d’après.

Me voilà donc contrainte de partir à l’audience disciplinaire de la maison d’arrêt de ma ville.

Renseignements pris auprès d’un confrère et ami qui en a rigolé encore longtemps après, j ai pris un bus dont le terminus est « maison d’arrêt ».

Comme c’était pas rigolo juste tout ça, il a fallu que je me retrouve dans ce bus le jour des parloirs familles. Avec plein de petits bouts de chou marchant à peine ou en poussette qui allaient rendre visite à leur père.

Je vous raconte pas le mal de ventre.

Au bout d’un interminable périple, je suis enfin arrivée à destination. Pour ma première fois toute seule dans une prison.

J’ai bien évidemment rien fait comme il fallait, me suis faite remarquer parce que j’avais pas laissé mon téléphone au bon endroit et que j’étais très en avance.

Comme j’ai mis 20 min à trouver le bon endroit, il faut dire que quand il faut attendre 2 min à chaque porte qu’on t’ouvre et te présenter à chaque fois ça prend du temps, j’étais pas si en avance que ça et toujours aussi stressée.

Le truc qui m’a frappé surtout, petit oiseau tombé de mon nid, c’est l’impression que moi aussi j’étais enfermée, car le bruit des grilles qui claquent à chaque passage me donnait l’impression que le bâtiment se refermait de plus en plus sur moi.

Et puis il y a eu l’épisode de la porte. Une porte en haut d’un escalier. La dernière avant d’arriver. Une porte sans poignée, sans sonnette, sans interphone et sans gardien à côté. Une porte avec un secret d’ouverture.

J’ai tout essayé pendant cinq bonnes minutes. Frapper. Appeler. Passer le badge en carton qu’on m’avait donné en bas (oui celui pour le téléphone – j’ai dit déjà que j’étais très stressée ?).

Essayer plusieurs combinaisons avec mes mains. Pour pousser. Pour tirer. Pour faire coulisser. Rien n’y a fait et la porte est restée désespérément close.

Jusqu’à ce que je fasse demi tour pour partir redemander mon chemin.

Et là, magie, la porte s’est ouverte.

Derrière cette porte, trois gardiens pliés en quatre de rire m’ont expliqué qu’il y avait une caméra et qu’ils avaient tout vu.

(Je pense qu’ils se refont régulièrement la vidéo les jours de déprime)

J’ai alors fait comme à chaque fois dans ce genre de situation. J’ai avoué aux gardiens mon inexpérience et mon angoisse. Ils ont moins rigolé pour moi quand j’ai donné le nom de mon client, me laissant présager d’une après-midi difficile.

J’avais demandé à un des gardiens s’il fallait que je porte ma robe. Il m’a dit que si je voulais en imposer un peu au milieu de tout ça, c’était préférable.

J’ai enfilé ma cape sans pour autant ressentir les super pouvoirs qu’on lui attribuait d’habitude !

On m’a amené « mon client ». Ce jeune à peine plus jeune que moi. Qu’il fallait que je défende pour quelques « jeux » qui avaient dégénérés avec son co détenu.

Il m a expliqué son mal être, la dureté de sa vie, la dureté de la prison. Il m’a parlé de ce soir là. Celui pour lequel il était là. Quand les pompiers l’avaient récupéré pour l’emmener dormir à l’hôpital au chaud dans un couloir. Et comment il a eu une envie soudaine cherchant de quoi l’assouvir dans la première chambre venue, habitée par une dame de 84 ans, souffrant d’alzheimer.

Je ne savais que répondre à ce personnage en face de moi tant j’étais désarmée devant tout ça.

Il m’a toutefois parlé de son traitement dans l’unité de soins psychiatriques de la prison. De comme c’était important pour lui de parler et aussi d’être tout seul dans une cellule.

Je dois souligner que la prévenance et la gentillesse des gardiens cet après-midi là m’ont bien aidé à prendre la situation avec humour.

J’ai donc plaidé pour le client et sa violation du code disciplinaire de la prison.

J’ai surtout insisté sur le fait qu’un enferment au « mitard » mettrait un terme aux progrès faits avec les psychologues et qu’un tel isolement n’aiderait pas à soigner ses tendances suicidaires.

Du coup, il a été sanctionné d’un isolement de 15 jours avec sursis.

Il m’a remercié, serré la main, et je suis vite repartie dans mon monde dans lequel la prison n’existe pas.

Non sans croiser sur le chemin de ma liberté retrouvée les petits bouts de chou du bus qui attendaient dans la salle d’attente qu’on veuille bien les emmener voir leurs papas…

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