Gisèle Halimi, la robe et le serment

En commençant cette histoire, je repense au film de Cédric Klapisch, L’auberge espagnole, à ce moment où Romain Duris a du mal à faire commencer son roman.

Alors oui devenir avocat c’est plein d’histoires qui se passent avant mais qui font qu’on est devenu « ça ».

Alors par où commencer ?

Le jour où, une seconde ratée, mes rêves de carrière scientifique ont pris fin.

Où ce jour encore plus farfelu où mon acolyte de fac m’a convaincue de passer le concours d’entrée à l’école, où alors ce moment dans l’amphi de la fac où à côté de notre nom figurait admis où encore à cette soirée à la préfecture où on m’a appelé sur une estrade pour que je vienne chercher mon diplôme.

13831_216681941066_592412_n(oui je suis quelque part sur cette photo ;-))

Et puis, l’autre jour, en voyant cette photo de moi trônant fièrement chez mes parents, il est devenu évident que j’étais devenue avocat ce jour là.

C’est une matinée de décembre. Juste quelques jours avant Noël de l’année 2009. Le réveil avait sonné tôt mais la nuit n’avait pas été très profonde.

Un stress mêlé à l’excitation. Un mélange difficile à cerner. Mais précisément ce qui était notre essence pour ce jour si particulier.

Pour ce jour où j’allais prêter serment.

Petite particularité de mon barreau, contrairement à beaucoup d’endroits, il nous fallait le répéter en entier le serment. Je l’avais appris, regardé.

J’avais absorbé ces 5 mots qui comme ça sont remplis de sens, pour ne pas oublier l’un seul de ces grands principes.

Même si plus tard, on se rend compte que ces mots ne sont rien d’autre que des mots et que malheureusement, pour un trop grand nombre de mes confrères, ont perdu sens et essence.

Toujours est-il que j’ai fini par arriver dans le Tribunal de Grande Instance (la Cour d’appel étant en travaux pour les maniaques du protocole).

Nous étions 138 à prêter serment ce jour là.

Il y a eu beaucoup de rires ce matin là. On a tous boutonné notre robe pour la première fois et autant vous dire que ce n’était pas évident.

Beaucoup de mardis se sont retrouvés à fricoter avec des vendredis mais on a bien ri et c’était le principal à ce moment là.

Et puis en plus de tout, je veux dire d’être en robe noire, gants blancs, les membres de notre famille juste au dessus de nous, au milieu de tous mes copains, nous avons eu la chance, dans ma promo d’avoir une marraine assez exceptionnelle.

Puisque Gisèle Halimi a non seulement accepté notre invitation pour être la marraine de notre promotion (on ne lui a pas parlé de l’ours hein, elle aurait dit non), mais également notre invitation pour venir à notre prestation de serment.

J’avoue mon ignorance, je ne connaissais pas Gisèle Halimi le jour où on a décidé que notre promo porterait son nom.

J’ai rattrapé mon retard depuis et me suis renseignée sur le parcours de cette femme assez exceptionnelle.

Enfin, bon l’important dans tout ca c’est qu’elle est venue.

Ses 80 ans passés, elle nous a fait l’honneur de rendre cette matinée de prestation de serment magique.

On nous a dit qu’elle arrivait alors qu’on était déjà tous alignés en rang d’oignons par ordre alphabétique dans cette gigantesque salle d’audience.

On nous a répété « elle arrive ». Et d’un seul mouvement, sans concertation, on s’est levé, et avec nos gants blancs, on s’est mis à applaudir fort, très fort.

Et elle est arrivée. Toute petite par rapport à son histoire, coupe blonde, cheveux au carré.

Elle a rempli la salle de sa présence et s’est inclinée devant nous pour nous saluer.

Elle nous a regardé défiler, chacun notre tour, réciter notre serment et appréhender, la main dégantée, le poids de leur sens.

Et puis, l’espace d’un instant, on a eu une frayeur. Dans l’excitation de l’organisation, nous avions omis de solliciter l’autorisation du président de la Cour d’Appel pour que Mme HALIMI puisse prendre la parole.

La rumeur a enflé dans les bancs, mais pas très longtemps, qu’elle n’aurait peut être pas droit à la parole pour cause de « non respect du protocole » (et là on peut dire non mais allo, c’est Gisèle Halimi et tu lui donnes pas la parole, non mais allo – mais c’était pas encore en vogue à l’époque*).

Mais, le président lui a offert la parole. Et la magie a opéré à ce moment là.

Cette journée, pour moi, s’est cristallisée au moment où Gisèle Halimi, micro en mains, nous a regardé, les 138 et nous a dit « mes chers filleuls ».

Malheureusement, je ne me souviens pas de tous les éléments du discours mais je sais qu’elle nous parlé de ses combats et nous absorbions ses paroles, surpris que de telles actes puissent émaner de ce petit bout de femme qui se trouvait devant nous.

(En écrivant ce billet, par le plus grand des hasards, je suis tombée là-dessus, j’ai halluciné et admis que mon confrère Ribaut-Pasqualini, qui était là, avait écrit ce dont je me souviens plus).

Ce jour là, je me suis sentie appartenir à ce groupe, à ce métier, et au sens de mots de ce serment.

C’est le jour, un jour de décembre 2009, où j’ai juré d’exercer mes fonctions avec « dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ».

Ce jour là, je suis devenue avocat.

*Pour me situer dans l’histoire, je suis plutôt de l’époque « C’est quoi le « tim » »

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