Mois: avril 2014

« T’es sûr qu’elle est bien ? »

A J – 4 de mes 30 ans (vous n’avez donc pas d’excuses pour oublier), j’avais envie de vous raconter une difficulté récurrente inhérente à mon statut de « jeune femme ».

En effet, j’ai souvent parfois l’impression qu’ils ne me considèrent pas comme crédible en tant qu’avocat.

D’après ce que j’ai vu, mes consœurs de Twitter souffrent du même syndrome, ce qui m’a fait me sentir un peu moins seule je dois l’avouer.

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A titre liminaire et pour les non connaisseurs, on nous appelle le ou la collaborateur (trice) d’un Me X.

Or, il faut le reconnaitre la terminologie n’est pas seyante. Parce que personne ne comprend directement que si t’es la collaboratrice de Me X, ca induit que tu es également avocat. Je veux dire à part entière.

Pas un avocat stagiaire, pas un stagiaire tout court, pas une assistante, pas un paillasson.

En fait ca veut dire que tu es avocat.

Les bases de vocabulaires posées, la petite histoire que je vais vous raconter s’est passée un vendredi soir pluvieux du mois de mars.

La journée avait pourtant bien commencée, comme un vendredi et j’avais envisagé de partir tôt le soir.

Vendredi pluvieux oblige, pas de rendez-vous de prévu et le Friday wear étant tendance, j’étais pas en tailleur /escarpins et je pense que ca n’a pas aidé.

Un peu avant midi, Me X, dont je suis la collaboratrice donc, vient me dire que « si » je suis disponible, ce serait bien que j’assiste à un rendez vous à 17 h le soir même.

Je lui explique que je ne suis pas disponible, il me répond qu’il faut absolument que je sois là (tu le vois bien là le lien de subordination ?).

Il argumente pour me convaincre en me disant liquidation judiciaire, 5 min, audience dans 3 jours, tu iras.

Je plie.

Je me présente donc au rendez vous et je me retrouve face à 4 personnes, toutes masculines, 3 associés d’une société et leur expert comptable.

Dire que je ne me suis pas sentie à ma place est bien inférieur à ce que j’ai ressenti.

Mon « patron » qui ne sera pas là le jour de l’audience m’explique, devant les clients, que je vais devoir aller plaider la liquidation directe de la société et que les clients sont très embêtés que ce soit moi qui y aille.

Boum dans les dents, première.

Des fois que je n’arrive pas à lire le dossier par moi-même, nous l’avons relu tous ensemble et à chaque élément « crucial », Me X me disait « c’est ca qu’il faut plaider » et un des gérants répétait après chaque phrase en articulant et détachant chacune des syllabes : « Vous av-ez bi-en com-pris Made-moiselle ? ».

J’aurais bien répondu que je préférerais qu’il m’appelle « Maître » plutôt que « Mademoiselle » mais malheureusement j’ai pas osé.

Boum dans les dents, deuxième.

J’ai toute suite sentie qu’il ne m’aimait pas et qu’il n’avait pas confiance. Du coup, je me suis dissoute petit à petit dans mon fauteuil.

Le rendez vous s’éternisant, la nuit était depuis tombée, deux heures étaient passées (je me doutais que les 5 minutes c’était pour m’amadouer) et mon amour propre parti se cacher six pieds sous terre.

Le rendez vous se termine enfin sans que je me mette à pleurer de ce manque de confiance que l’on daigne m’accorder.

Je sers la main aux clients, demande qui sera présent à l’audience, on me redemande si j’ai bien tout compris et si je me sens de plaider le dossier.

Et puis le coup fatal arriva sans que je l’attende.

J’appelle l’ascenseur pendant que Me X échange encore deux trois mondanités avec mon désormais ami, et là je l’entends qui lui demande, à 2 mètres, de moi « Mais t’es sûr qu’elle est bien ?».

Boum dans les dents. Bouquet final.

Epilogue : j’ai appris, après que l’audience se soit très bien passée, parce que manifestement je ne suis pas aussi nulle que ce que je semble laisser paraître, que jusqu’au matin même de l’audience, les clients avaient supplié Me X de ne pas envoyer à l’audience et de demander un renvoi.

Par courtoisie, et pour ne pas que je me sente encore plus mal, Me X a évité de me le dire avant l’audience.

Et le pire dans tout ça c’est que les clients étaient très satisfaits de ma prestation à l’audience.

Nah !

Gisèle Halimi, la robe et le serment

En commençant cette histoire, je repense au film de Cédric Klapisch, L’auberge espagnole, à ce moment où Romain Duris a du mal à faire commencer son roman.

Alors oui devenir avocat c’est plein d’histoires qui se passent avant mais qui font qu’on est devenu « ça ».

Alors par où commencer ?

Le jour où, une seconde ratée, mes rêves de carrière scientifique ont pris fin.

Où ce jour encore plus farfelu où mon acolyte de fac m’a convaincue de passer le concours d’entrée à l’école, où alors ce moment dans l’amphi de la fac où à côté de notre nom figurait admis où encore à cette soirée à la préfecture où on m’a appelé sur une estrade pour que je vienne chercher mon diplôme.

13831_216681941066_592412_n(oui je suis quelque part sur cette photo ;-))

Et puis, l’autre jour, en voyant cette photo de moi trônant fièrement chez mes parents, il est devenu évident que j’étais devenue avocat ce jour là.

C’est une matinée de décembre. Juste quelques jours avant Noël de l’année 2009. Le réveil avait sonné tôt mais la nuit n’avait pas été très profonde.

Un stress mêlé à l’excitation. Un mélange difficile à cerner. Mais précisément ce qui était notre essence pour ce jour si particulier.

Pour ce jour où j’allais prêter serment.

Petite particularité de mon barreau, contrairement à beaucoup d’endroits, il nous fallait le répéter en entier le serment. Je l’avais appris, regardé.

J’avais absorbé ces 5 mots qui comme ça sont remplis de sens, pour ne pas oublier l’un seul de ces grands principes.

Même si plus tard, on se rend compte que ces mots ne sont rien d’autre que des mots et que malheureusement, pour un trop grand nombre de mes confrères, ont perdu sens et essence.

Toujours est-il que j’ai fini par arriver dans le Tribunal de Grande Instance (la Cour d’appel étant en travaux pour les maniaques du protocole).

Nous étions 138 à prêter serment ce jour là.

Il y a eu beaucoup de rires ce matin là. On a tous boutonné notre robe pour la première fois et autant vous dire que ce n’était pas évident.

Beaucoup de mardis se sont retrouvés à fricoter avec des vendredis mais on a bien ri et c’était le principal à ce moment là.

Et puis en plus de tout, je veux dire d’être en robe noire, gants blancs, les membres de notre famille juste au dessus de nous, au milieu de tous mes copains, nous avons eu la chance, dans ma promo d’avoir une marraine assez exceptionnelle.

Puisque Gisèle Halimi a non seulement accepté notre invitation pour être la marraine de notre promotion (on ne lui a pas parlé de l’ours hein, elle aurait dit non), mais également notre invitation pour venir à notre prestation de serment.

J’avoue mon ignorance, je ne connaissais pas Gisèle Halimi le jour où on a décidé que notre promo porterait son nom.

J’ai rattrapé mon retard depuis et me suis renseignée sur le parcours de cette femme assez exceptionnelle.

Enfin, bon l’important dans tout ca c’est qu’elle est venue.

Ses 80 ans passés, elle nous a fait l’honneur de rendre cette matinée de prestation de serment magique.

On nous a dit qu’elle arrivait alors qu’on était déjà tous alignés en rang d’oignons par ordre alphabétique dans cette gigantesque salle d’audience.

On nous a répété « elle arrive ». Et d’un seul mouvement, sans concertation, on s’est levé, et avec nos gants blancs, on s’est mis à applaudir fort, très fort.

Et elle est arrivée. Toute petite par rapport à son histoire, coupe blonde, cheveux au carré.

Elle a rempli la salle de sa présence et s’est inclinée devant nous pour nous saluer.

Elle nous a regardé défiler, chacun notre tour, réciter notre serment et appréhender, la main dégantée, le poids de leur sens.

Et puis, l’espace d’un instant, on a eu une frayeur. Dans l’excitation de l’organisation, nous avions omis de solliciter l’autorisation du président de la Cour d’Appel pour que Mme HALIMI puisse prendre la parole.

La rumeur a enflé dans les bancs, mais pas très longtemps, qu’elle n’aurait peut être pas droit à la parole pour cause de « non respect du protocole » (et là on peut dire non mais allo, c’est Gisèle Halimi et tu lui donnes pas la parole, non mais allo – mais c’était pas encore en vogue à l’époque*).

Mais, le président lui a offert la parole. Et la magie a opéré à ce moment là.

Cette journée, pour moi, s’est cristallisée au moment où Gisèle Halimi, micro en mains, nous a regardé, les 138 et nous a dit « mes chers filleuls ».

Malheureusement, je ne me souviens pas de tous les éléments du discours mais je sais qu’elle nous parlé de ses combats et nous absorbions ses paroles, surpris que de telles actes puissent émaner de ce petit bout de femme qui se trouvait devant nous.

(En écrivant ce billet, par le plus grand des hasards, je suis tombée là-dessus, j’ai halluciné et admis que mon confrère Ribaut-Pasqualini, qui était là, avait écrit ce dont je me souviens plus).

Ce jour là, je me suis sentie appartenir à ce groupe, à ce métier, et au sens de mots de ce serment.

C’est le jour, un jour de décembre 2009, où j’ai juré d’exercer mes fonctions avec « dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ».

Ce jour là, je suis devenue avocat.

*Pour me situer dans l’histoire, je suis plutôt de l’époque « C’est quoi le « tim » »

Les audiences de procédures collectives ou le spleen du mercredi soir

Des fois, on a un peu tendance à comparer les jeunes avocats et les jeunes médecins.

Moi la première, quand je lis les jolis mots des jeunes médecins de la blogosphère, je me reconnais quelques fois, tant avec ceux qui exercent en libéral et les galères que ça impose que ceux qui travaillent en milieu hospitalier et tout ce que cela implique en terme de relations avec les institutions.

ImageMais il y a à mon sens une différence majeure que mon ancien patron me répétait assez souvent.

A chaque petite erreur, il me disait que si j’étais un médecin, mon patient serait mort.

Alors il est vrai que la grande différence est que mes actions et mes choix dans mon métier n’ont pas d’incidence sur la vie ou la mort de mes clients.

Sauf le mercredi après-midi. A l’audience des procédures collectives.

Pour les non juristes, les procédures collectives sont des procédures mises en place pour les entreprises en difficulté afin de leur permettre d’essayer de se sortir de leurs difficultés financières.

Cela consiste en le gel des dettes et la surveillance plus ou moins poussée de la vie de l’entreprise.

Il y a toutefois deux issues. Soit la société est sauvée et peut reprendre sa petite vie normale de société après avoir réappris à respirer toute seule ou alors l’entreprise est liquidée et là c’est terminé.

Alors à l’audience du mercredi après midi, même si je ne suis pas médecin, on parle beaucoup de vie et de mort.

Et pourtant j’aime y aller à cette audience, même si elle me mine pas mal le moral.

Il faut dire qu’en général, je suis convoquée à 16 h le mercredi. Et je sais qu’il y a une audience à 13 h 30 et une à 14 h 30.

Il y a toujours une vingtaine de dossiers à celle de 14 h 30.

Et bien évidemment, ca dépasse toujours sur celle de 16 h. A l’audience de 16 h, il y a toujours une trentaine de dossiers. C’est beaucoup.

C’est une trentaine de dossier d’entreprises sous assistance respiratoire.

L’audience de 16 h commence rarement avant 17 h, voire 18 h les mauvais mercredis.

Pour mes 4 ans et demi de barre, l’audience termine jamais avant 20 h même les moins mauvais mercredis.

Il n’y a que très peu de places assises dans la salle d’attente comparé aux nombres de gens qui attendent.

Bizarrement, il n’y a que très peu d’avocats comparé aux nombres de gens qui attendent.

Ils sont appuyés contre les murs à attendre, ils demandent aux quelques avocats présents des renseignements et quoi dire à l’intérieur.

On leur explique qu’on ne peut pas grand-chose pour eux ne connaissant pas leur dossier.

Ils se demandent simplement combien de temps va durer leur agonie.

Ces dirigeants d’entreprise qui se battent pour garder la tête hors de l’eau sortent souvent de cette immense salle les larmes aux yeux, quand tout est fini.

C’est une salle dans laquelle il y a des décès, des rémissions et des guérisons.

C’est une salle dans laquelle j’ai des fois l’impression d’avoir une petite influence sur la vie, la mort.

Il y a eu cette fois où on a gagné. Les analyses étaient bonnes, tous les indicateurs au vert, le Tribunal a permis à la société de redémarrer une nouvelle vie, sans la surveillance qui avait été mise en place jusque là. J’étais fière de moi ce jour là, j’avais plaidé pour sauver une entreprise et les huit employés qui y travaillaient.

C’est avec un petit pincement au cœur que j’ai appris il y a quelques jours qu’il y avait eu une rechute et que cette société était désormais liquidée.

Il y a eu ce dossier où on a demandé directement au tribunal de liquider la société, les fournisseurs ayant désertés, le magasin était vide de tout bien à vendre, privant ainsi la société de tout moyen de générer du chiffre d’affaires.

Il y a eu cette société que j’ai accompagnée 4 ou 5 mercredis pour faire à chaque fois un point avec le tribunal sur l’avancée de la situation. Plein d’espoir sur une issue favorable durant les longues heures d’attente et plein de désespoir après les avis négatifs du tribunal qui ont conduit encore une fois à la fermeture de la société et probablement à la vente de la maison du dirigeant pour solder les dettes.

Il y a beaucoup trop de souffrance et de tristesse à l’audience du mercredi et pourtant j’aime y aller, parce que de temps en temps, un bon mercredi, il y aura une société de guérie pour compenser toutes les autres disparues.

La technique infaillible de l’ours qui se gratte le dos

Si je devais parler de ma formation au sein de l’école des avocats, je serais très mitigée quant à sa qualité et à son contenu.

J’eus la naïveté de penser, et ce jusqu’au lendemain de la rentrée, que les 6 mois de formation dite « initiale » allaient m’apprendre l’essence de mon métier.

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(Crédit Photo Glacier NPS)

Faire une assignation, gérer un client, plaider, facturer, recouvrer, quels papiers faire signer quand et à qui pour une AJ, tout ça tout ça…

Tout ce qu’on ne sait simplement pas faire quand tu sors de l’école des avocats.

Un jour alors que je discutais avec un groupe de comédiens, certains m’ont dit que ca leur plairait, à défaut d’être avocat, de donner des cours de théâtre dans les écoles d’avocat.

Bien que trouvant l’idée très bonne, j’ai brisé leur rêve leur expliquant que cours de théâtre dans les écoles d’avocat (en tout cas dans la mienne), il n’y avait malheureusement point.

Et devant leurs mines surprises, je ne pu m’empêcher de leur raconter la technique de l’ours qui se gratte et des « enseignements » que l’école des avocats avait cru utile de nous dispenser ce jour là.

Je me suis quand même demandé, l’espace d’un instant, si on ne s’était pas un peu moqué de nous ce jour là.

D’ailleurs, en écrivant ce billet, je me suis aussi demandé si cela était bien arrivé, tellement aujourd’hui je trouve ca aberrant !

Le module de formation s’appelait « Apprendre à contrôler sa voix ».

Jusqu’ici tout va bien, c’est un peu 50% de notre métier que de savoir parler…

L’intervenante est une orthophoniste et a donc pour mission de nous aider, selon le titre, à bien respirer et à bien adapter notre voix au contexte pour faire passer nos messages !

Naïve que je suis !

Tout d’abord dans le cours contrôler sa voix, de voix il n’y aura point puisque durant les deux sessions de formation à aucun moment il ne nous a été donné de parler !

Mais de quoi me plains-je puisque ce jour là il m’a été donné l’occasion de faire l’ours.

Alors cette orthophoniste, peut être très douée dans son domaine, est venue, sans ciller, expliquer à 170 futurs avocats entre 25 et 35 ans, que pour bien se détendre avant de plaider et ainsi avoir une voix claire, posée et distincte durant tout un exposé oral, il suffit d’un mur sur lequel on peut s’adosser.

Dès identification de ce mur, prenons par exemple un grand mur d’une salle des pas perdus (parce qu’au milieu de plein de gens c’est drôlement plus rigolo), il suffit d’y poser son dos et de se frotter de haut en bas et de droit à gauche « à la manière d’un ours qui se gratte le dos contre un arbre ».

Cette technique ancestrale fait apparemment recette et permet aux avocats, avant une plaidoirie se mettre leur voix en condition.

(Je vois bien que vous rigolez là bas au fond, c’est normal)

Ceux qui me connaissent se doutent bien qu’il fut difficile pour moi de rester stoïque mais je prenais sur moi pour ne pas l’ouvrir.

Malheureusement, l’occasion m’a été donné de prendre la parole puisque l’intervenante ma demandé mon avis sur la technique de l’ours.

Je ne pu m’empêcher de lui répondre que je ne voyais pas bien de un l’intérêt du cours et de deux avant de plaider de demander un petit délai au magistrat le temps que je me frotte le dos contre un mur (ben oui on m’a appris ça à l’école Monsieur Le Président – si, si je vous jure) afin de permettre une clarté de mon discours.

Je me voyais donc expliqué une nouvelle fois que cela permettait d’éclaircir la voix.

J’ai beau essayé de comprendre je ne vois pas bien le lien.

Mes petits camarades se marrent sous cape et mon professeur du jour abandonne sa démonstration voyant le peu d’effet qu’elle produit sur moi.

Il n’empêche que nous ne nous sommes pas arrêtés en si bon chemin.

Puisque ensuite nous avons imité un skieur de fond et un chien qui lève la patte… Si si…

Malheureusement comme nous n’avons utilisé ce jour là ni notre voix ni notre respiration utilement, je ne peux pas vous donner les résultats des tests avant après grattage de dos et leur influence sur ma voix quand je plaide !

J’eus été tenté d’aller poser la question à un spécialiste de la technique, le Grizzli du zoo d’à côté, mais je crois que les ours ça parle pas.

Enfin je suis plus très sure vu ce qu’on m’a appris dans mon école des avocats…