Le jour où je me suis sentie utile

(Ce billet est un billet comme il devrait y en avoir peu sur ce blog. Mais ce fut une journée particulière avec un enjeu très important pour une jeune femme et son bébé. C’est la raison pour laquelle j’avais quand même envie de partager cette journée).

Le milieu pénal m’attire autant que je le redoute.

Alors pour m’aguerrir, je m’inscris régulièrement à des permanences et notamment à une permanence spécifique aux victimes.

Pour ceux qui ne connaissent pas, cela consiste à donner des renseignements au téléphone et à défendre en urgence, si besoin, des victimes devant le Tribunal correctionnel.

 56H

Le matin de ma permanence un Monsieur m’a appelé m’indiquant qu’il faudrait que je défende sa fille l’après-midi même, laquelle se trouve être victime. Je lui demande victime de quoi. Il me répond violences conjugales. Je lui demande l’âge de sa fille. Il me répond 18 ans.

Quelques renseignements pris, je leur fixe rendez-vous devant le Tribunal de Grande Instance 10 minutes avant l’audience, pour se synchroniser.

Il s’agit vraiment de la défense d’urgence, les conditions de notre intervention sont très précaires et impliquent la plupart du temps que l’on ait ni rencontré les clients, ni consulté les dossiers avant l’audience…

Le père arrive et me dit que sa fille est déjà à l’intérieur. Je devine tout de suite que c’est elle. Elle est assise sur un banc à proximité d’une poussette, dans laquelle se trouve un petit bout de chou. C’est sa fille, elle a 7 mois. Elle, elle a 18 ans, et les yeux remplis de larmes.

Son père l’engueule, lui expliquant que sa fille n’a rien à faire là et qu’elle aurait pu faire un effort pour se « montrer présentable »… J’éloigne le père et fais comprendre à la fille qu’un tribunal n’est pas la place idéale pour un bébé surtout qu’on risquait d’y passer une bonne partie de l’après midi.

Débarrassées du père et du bébé au moins pour un temps, je lui demande de me raconter pourquoi elle est là.

Elle est là parce que deux ans auparavant, entre quelques fugues et quelques foyers, elle l’a rencontré lui. De trois ans son aîné et d’un tempérament jaloux, il semble qu’il ait eu dès le début de leur relation quelques difficultés à maîtriser ses excès de rage, et qu’elle a servi quelques fois de punching-ball.

Au début, ce n’est pas si grave, pense-t-elle. Quelques gifles, quelques coups dans les côtes, un verre brisé sur son pied et 6 points de suture…

Et puis pour bien arranger le tout, elle tombe enceinte. Je n’ai pas su le fin mot de l’histoire de cette grossesse, toujours est-il qu’elle met au monde une petite fille, évènement qui « malheureusement » les unira pour toujours.

Elle s’en sort tant bien que mal, aidée par son père qui lui trouve un appartement et joue les baby-sitters dès qu’il y a besoin. Mais peu de temps après, elle apprend que son amoureux la trompe et met fin alors à la relation avec ce type, qui ne peut qu’être néfaste pour elle. Il passe toutefois régulièrement chez elle, de manière plus ou moins sympathique et de manière plus ou moins prévue.

Jusqu’au jour où le drame arrive. Alors qu’il est chez elle, elle reçoit un texto d’un de ses amis mâle. Il le voit, lui arrache le téléphone et pète littéralement un câble. Elle ne me raconte pas les détails sordides que j’apprendrais plus tard pendant les questions posées par le procureur, n’ayant pas eu le temps de lire tous les éléments du dossier.

Ce que j’apprends, c’est qu’il l’a rouée de coups de pieds jusqu’à ce qu’elle tombe par terre, a continué de lui marteler les côtes, l’a trainée par les cheveux le long d’un couloir, et surtout, il est allé chercher un couteau de cuisine qu’il a fait glisser, côté qui ne coupe pas précisons-le toutefois, tout le long de son visage lui disant qu’il allait la défigurer, comme ça, plus personne ne voudrait d’elle…

Je crois qu’elle a eu peur à ce moment là qu’il lui fasse vraiment du mal et est allée, enfin, porter plainte. L’autre chose que j’ignorais également avant les réquisitions du procureur et que semblait même ignorer la présidente du Tribunal, c’est qu’en suite de sa garde à vue, ce jeune homme avait été soumis à un contrôle judiciaire, l’empêchant tout contact avec ma cliente au moins jusqu’à l’audience… Injonction qu’il n’a pas respecté et dont ma cliente s’est bien abstenue de me parler.

C’est dans ce contexte que je suis intervenue pour la défendre. Je me sentais investie d’une mission consistant en la protéger elle et sa fille pour ne plus qu’on puisse lui faire de mal.

Nous nous sommes retrouvées dans une salle d’audience réservée aux violences conjugales. Et j’appris à cette occasion, qu’en tout cas dans ma ville, une après-midi entière était réservée aux violences conjugales… Au moins une vingtaine de dossiers chaque jeudi après midi… C’est la raison pour laquelle j’avais envie de partager son histoire.

Je me suis battue contre elle. Tout l’après-midi que nous avons passé à attendre notre tour au vu de mon jeune âge. Pour qu’elle reste. Pour qu’elle aille demander que la justice participe à sa protection. Plus les heures passaient, plus je sentais sa tension et ses sanglots. Son angoisse à l’idée que l’audience soit publique, son angoisse à l’idée d’être responsable des ennuis qu’elle pourrait lui causer.

Notre tour a fini par arriver. J’avais préparé ma cliente au fait qu’elle risquait d’être interrogée par la présidente du Tribunal mais elle redoutait ce moment sachant qu’elle aurait certainement du mal à s’exprimer.

Lui a été interrogé longuement. Il a reconnu tous les faits. Tous les détails relatés dans le PV d’audition de ma cliente. Y compris le fait qu’il lui avait fait baisser son pantalon pour essayer de voir si elle avait couché avec d’autres mecs…

Mais aussi, il l’a faite passer pour une fille de mauvaise vie, une mauvaise mère et a indiqué au Tribunal qu’il ne comprenait pas bien ce qu’il faisait là dans la mesure où ils avaient passé la nuit dernière ensemble… Ma cliente, assise devant moi, s’est retournée, le regard rempli de larmes, implorant et criant au mensonge. Elle me dit qu’elle n’aurait jamais dû venir.

La présidente lui a alors gentiment demandé s’ils avaient passé la nuit ensemble, elle s’est mise à partir et a voulu quitter la salle d’audience. Je l’ai rattrapée, j’ai tenté de l’apaiser et de lui expliquer que c’était son moment, le moment où elle devait expliquer le mal qu’il lui avait fait. Elle a démenti pour la nuit précédente, mais honnêtement, je ne sais pas lequel des deux avait raison sur ce point…

La présidente lui a demandé si elle voulait continuer à voir ce garçon. J’ai arrêté de respirer. Nous faisons un métier dans lequel ce genre d’audience se passe dans l’espoir que notre client, par un mot ou une phrase, ne fasse pas s’écrouler toute notre défense…

Et j’ai cru qu’on allait dans le mur, quand elle a dit qu’elle voulait bien continuer à le voir, à condition qu’il prévienne et ne passe pas à l’improviste dans son appartement.

La présidente, très habituée de ce genre d’audience, lui posa alors la question que j’aurais posée sinon à savoir, « Est-ce que vous avez peur de lui ? ». Ma cliente a fait une réponse remplie de sanglots en répondant simplement « ben oui ». Tout était dit, elle était sauvée.

J’ai plaidé ensuite. Je pense que c’est une de mes plaidoiries les plus réussies.

J’ai plaidé pour que plus jamais il ne puisse lui faire du mal. J’ai plaidé pour qu’à compter du jour de l’audience elle puisse commencer une nouvelle vie sans peur et sans lui. Les réquisitions du procureur étaient très lourdes, la condamnation encore plus.

Ce qui importe, c’est qu’il n’a plus le droit de l’approcher sous peine d’aller directement en détention, ce qui lui a été épargné, une dernière fois, en raison de son jeune âge…

Ma cliente n’a pas attendu la décision. Elle est partie en courant et en pleurant dès la fin du dossier. L’huissier avait pris la précaution de la faire escorter jusqu’à la sortie pour ne pas qu’il la suive. Elle m’a appelée le lendemain pour me remercier. Je lui ai demandé si ça allait ?

Elle m’a dit qu’elle se sentait coupable de l’avoir mis dans cette situation.

Je lui ai répondu qu’il s’y était mis seul parce qu’il lui avait fait du mal et que ce n’était certainement pas de sa faute…

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4 commentaires

  1. Bravo à elle d’avoir tenue le coup! Et a toi d’avoir trouvé les mots juste. Cette situation est tellement fréquente et abouti si peu a des condamnations….

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    1. Oui c’était le plus gros challenge de la journée que de la faire rester jusqu’au bout. Le problème ne sont pas les condamnations mais que trop peu de femmes portent plainte ! Merci pour ton petit mot en tout cas !

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