« Mais Maître, mais ce n’est pas du tout ça ! »

Cette phrase acide m’interrompt au milieu de ma vraie première plaidoirie et m’est adressée par le Président du Tribunal Correctionnel !

C’est le jour où je suis devenue écarlate en moins de temps qu’il ne faut pour le taper !

 

1odGkUB

Malgré les efforts déployés à chaque entretien d’embauche pour bien faire passer le message que le métier d’avocat, pour moi, ce sera sans droit pénal, j’ai du m’y coller dans chacun des 3 cabinets que j’ai à mon actif aujourd’hui !

Ce jour là, je suis partie civile dans un dossier a priori plutôt simple.

Ma cliente a porté plainte pour escroquerie contre son ancien « ami-amant », on n’arrive pas très bien à savoir, lequel lui aurait escroqué au environ de 17.000 €.

Pour la petite histoire, parce qu’elle n’est pas banale, la cliente s’est faite draguée au rayon surgelés d’un supermarché, a laissé au type en question son téléphone et trois jours plus tard, il lui « empruntait » ses cartes bancaires et elle lui faisait un chèque de 7.500 €, pour faire l’avance soit disant de frais d’établissement spécialisé pour une de ses filles.

L’histoire finira par dire qu’il n’avait pas de filles mais peu importe.

Ce chèque de 7.500 € a son importance puisque ma cliente a fait un prêt (un du genre avec 20% d’intérêts) pour lui avancer cette somme.

Par ailleurs, quelques petits « emprunts » de chèques pour des montants de quelques centaines d’euros sont aussi à mettre à l’actif de notre dragueur du rayon surgelé.

L’histoire entre ces deux là dure quelques mois et ma cliente se rend compte régulièrement que sa carte disparaît puis revient et que le cash dans son sac se volatilise.

En surveillant ses comptes, elle constate des retraits qu’elle n’a pas réalisés et demande des explications à notre bonhomme.

Il lui invente encore toute une histoire mais reconnaît lui devoir de l’argent et signe une reconnaissance de dette de la totalité des sommes qui lui sont dues, de mémoire un peu moins de 17.000 €.

Ne recevant aucun remboursement malgré l’engagement signé, elle se décide à déposer plainte pour la totalité de la somme qui lui a été volée et objet de la reconnaissance de dette.

Autant vous dire qu’avec une reconnaissance de dette signée avec le détail de l’intégralité des sommes dues et les moyens utilisés pour les emprunter, je n’étais pas non plus très inquiète sur les chances de condamnation de mon adversaire.

Et bien évidemment c’est ce que je dis à la cliente… Erreur de débutant n°1 !

Sauf que. Il s’agit de moi. Et il s’agit de pénal. Et que dans ce cas là, rien ne se passe jamais comme prévu.

L’audience déjà est très lourde. Les deux premiers dossiers concernant pour l’un des attouchements sur mineur de 15 ans par ascendant et pour l’autre le téléchargement d’images pédopornographiques sur ses ordinateurs tant personnels que professionnels.

Je n’en menais pas bien large avec mon petit dossier d’escroquerie à côté de mes confrères qui défendaient chacun leurs points de vue, le tout agrémenté des sanglots de chacun des prévenus !

Sur ce, sans crier gare, mon dossier est appelé. A peine remise de mes émotions et avec des pleurs en fond sonore toujours, il s’avère que le dragueur du rayon surgelé n’est pas là et n’est pas représenté.

Maque de bol hein. Il ne peut pas dire au Tribunal qu’il reconnaît avoir escroqué Madame Truc et que bien évidemment il va lui rembourser jusqu’au dernier centime.

Alors bon on me donne la parole. Pas de préalable, pas d’instruction du dossier. Et j’y vais les deux pieds dedans, je m’insurge contre les méthodes déployées pour le vol des chèques, des cartes bleues et des sommes en cash !

Et cet emprunt de 7.500 € qu’a été contrainte de faire ma cliente qui doit absolument lui être rembour……..

Le Président m’interromps et m’assène un « Mais Maître, mais ce n’est pas du tout ça, je ne sais pas de quoi vous me parlez ! ».

Et voila ! La remarque cinglante du président tombe comme un couperet.

Sec, net et tranché !

Une lame de guillotine qui descend aussi vite que le rouge me monte aux joues.

Les ricanements des confrères derrière moi, éprouvés eux aussi par cette audience surréaliste, ne m’aident pas à retrouver une couleur normale !

Et là le Président me regarde d’un air dépité en m’expliquant que la juridiction n’est saisie que du vol de deux chèques pour respectivement 800 et quelques euros et 1000 et quelques euros.

Soit un dixième de ce qu’on m’avait demandé de récupérer.

Parce qu’en effet n’ayant aucun reflexe en droit pénal, il ne m’est pas venu à l’idée de vérifier la prévention ! Erreur de débutante n°2 !

D’un autre côté et à ma décharge avec un prévenu qui avait reconnu, certes pas devant le Tribunal mais quand même, l’intégralité des sommes volées, je n’avais pas pu envisager que le procureur ne le poursuive que sur 1/10ème des sommes…

Inutile de vous dire que je n’ai jamais commis une seconde fois cet oubli et j’ai eu beaucoup de mal à me remettre de cette grosse plantade…

Publicités

2 commentaires

Laissez votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s