Mois: mars 2014

Le jour où je me suis sentie utile

(Ce billet est un billet comme il devrait y en avoir peu sur ce blog. Mais ce fut une journée particulière avec un enjeu très important pour une jeune femme et son bébé. C’est la raison pour laquelle j’avais quand même envie de partager cette journée).

Le milieu pénal m’attire autant que je le redoute.

Alors pour m’aguerrir, je m’inscris régulièrement à des permanences et notamment à une permanence spécifique aux victimes.

Pour ceux qui ne connaissent pas, cela consiste à donner des renseignements au téléphone et à défendre en urgence, si besoin, des victimes devant le Tribunal correctionnel.

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Le matin de ma permanence un Monsieur m’a appelé m’indiquant qu’il faudrait que je défende sa fille l’après-midi même, laquelle se trouve être victime. Je lui demande victime de quoi. Il me répond violences conjugales. Je lui demande l’âge de sa fille. Il me répond 18 ans.

Quelques renseignements pris, je leur fixe rendez-vous devant le Tribunal de Grande Instance 10 minutes avant l’audience, pour se synchroniser.

Il s’agit vraiment de la défense d’urgence, les conditions de notre intervention sont très précaires et impliquent la plupart du temps que l’on ait ni rencontré les clients, ni consulté les dossiers avant l’audience…

Le père arrive et me dit que sa fille est déjà à l’intérieur. Je devine tout de suite que c’est elle. Elle est assise sur un banc à proximité d’une poussette, dans laquelle se trouve un petit bout de chou. C’est sa fille, elle a 7 mois. Elle, elle a 18 ans, et les yeux remplis de larmes.

Son père l’engueule, lui expliquant que sa fille n’a rien à faire là et qu’elle aurait pu faire un effort pour se « montrer présentable »… J’éloigne le père et fais comprendre à la fille qu’un tribunal n’est pas la place idéale pour un bébé surtout qu’on risquait d’y passer une bonne partie de l’après midi.

Débarrassées du père et du bébé au moins pour un temps, je lui demande de me raconter pourquoi elle est là.

Elle est là parce que deux ans auparavant, entre quelques fugues et quelques foyers, elle l’a rencontré lui. De trois ans son aîné et d’un tempérament jaloux, il semble qu’il ait eu dès le début de leur relation quelques difficultés à maîtriser ses excès de rage, et qu’elle a servi quelques fois de punching-ball.

Au début, ce n’est pas si grave, pense-t-elle. Quelques gifles, quelques coups dans les côtes, un verre brisé sur son pied et 6 points de suture…

Et puis pour bien arranger le tout, elle tombe enceinte. Je n’ai pas su le fin mot de l’histoire de cette grossesse, toujours est-il qu’elle met au monde une petite fille, évènement qui « malheureusement » les unira pour toujours.

Elle s’en sort tant bien que mal, aidée par son père qui lui trouve un appartement et joue les baby-sitters dès qu’il y a besoin. Mais peu de temps après, elle apprend que son amoureux la trompe et met fin alors à la relation avec ce type, qui ne peut qu’être néfaste pour elle. Il passe toutefois régulièrement chez elle, de manière plus ou moins sympathique et de manière plus ou moins prévue.

Jusqu’au jour où le drame arrive. Alors qu’il est chez elle, elle reçoit un texto d’un de ses amis mâle. Il le voit, lui arrache le téléphone et pète littéralement un câble. Elle ne me raconte pas les détails sordides que j’apprendrais plus tard pendant les questions posées par le procureur, n’ayant pas eu le temps de lire tous les éléments du dossier.

Ce que j’apprends, c’est qu’il l’a rouée de coups de pieds jusqu’à ce qu’elle tombe par terre, a continué de lui marteler les côtes, l’a trainée par les cheveux le long d’un couloir, et surtout, il est allé chercher un couteau de cuisine qu’il a fait glisser, côté qui ne coupe pas précisons-le toutefois, tout le long de son visage lui disant qu’il allait la défigurer, comme ça, plus personne ne voudrait d’elle…

Je crois qu’elle a eu peur à ce moment là qu’il lui fasse vraiment du mal et est allée, enfin, porter plainte. L’autre chose que j’ignorais également avant les réquisitions du procureur et que semblait même ignorer la présidente du Tribunal, c’est qu’en suite de sa garde à vue, ce jeune homme avait été soumis à un contrôle judiciaire, l’empêchant tout contact avec ma cliente au moins jusqu’à l’audience… Injonction qu’il n’a pas respecté et dont ma cliente s’est bien abstenue de me parler.

C’est dans ce contexte que je suis intervenue pour la défendre. Je me sentais investie d’une mission consistant en la protéger elle et sa fille pour ne plus qu’on puisse lui faire de mal.

Nous nous sommes retrouvées dans une salle d’audience réservée aux violences conjugales. Et j’appris à cette occasion, qu’en tout cas dans ma ville, une après-midi entière était réservée aux violences conjugales… Au moins une vingtaine de dossiers chaque jeudi après midi… C’est la raison pour laquelle j’avais envie de partager son histoire.

Je me suis battue contre elle. Tout l’après-midi que nous avons passé à attendre notre tour au vu de mon jeune âge. Pour qu’elle reste. Pour qu’elle aille demander que la justice participe à sa protection. Plus les heures passaient, plus je sentais sa tension et ses sanglots. Son angoisse à l’idée que l’audience soit publique, son angoisse à l’idée d’être responsable des ennuis qu’elle pourrait lui causer.

Notre tour a fini par arriver. J’avais préparé ma cliente au fait qu’elle risquait d’être interrogée par la présidente du Tribunal mais elle redoutait ce moment sachant qu’elle aurait certainement du mal à s’exprimer.

Lui a été interrogé longuement. Il a reconnu tous les faits. Tous les détails relatés dans le PV d’audition de ma cliente. Y compris le fait qu’il lui avait fait baisser son pantalon pour essayer de voir si elle avait couché avec d’autres mecs…

Mais aussi, il l’a faite passer pour une fille de mauvaise vie, une mauvaise mère et a indiqué au Tribunal qu’il ne comprenait pas bien ce qu’il faisait là dans la mesure où ils avaient passé la nuit dernière ensemble… Ma cliente, assise devant moi, s’est retournée, le regard rempli de larmes, implorant et criant au mensonge. Elle me dit qu’elle n’aurait jamais dû venir.

La présidente lui a alors gentiment demandé s’ils avaient passé la nuit ensemble, elle s’est mise à partir et a voulu quitter la salle d’audience. Je l’ai rattrapée, j’ai tenté de l’apaiser et de lui expliquer que c’était son moment, le moment où elle devait expliquer le mal qu’il lui avait fait. Elle a démenti pour la nuit précédente, mais honnêtement, je ne sais pas lequel des deux avait raison sur ce point…

La présidente lui a demandé si elle voulait continuer à voir ce garçon. J’ai arrêté de respirer. Nous faisons un métier dans lequel ce genre d’audience se passe dans l’espoir que notre client, par un mot ou une phrase, ne fasse pas s’écrouler toute notre défense…

Et j’ai cru qu’on allait dans le mur, quand elle a dit qu’elle voulait bien continuer à le voir, à condition qu’il prévienne et ne passe pas à l’improviste dans son appartement.

La présidente, très habituée de ce genre d’audience, lui posa alors la question que j’aurais posée sinon à savoir, « Est-ce que vous avez peur de lui ? ». Ma cliente a fait une réponse remplie de sanglots en répondant simplement « ben oui ». Tout était dit, elle était sauvée.

J’ai plaidé ensuite. Je pense que c’est une de mes plaidoiries les plus réussies.

J’ai plaidé pour que plus jamais il ne puisse lui faire du mal. J’ai plaidé pour qu’à compter du jour de l’audience elle puisse commencer une nouvelle vie sans peur et sans lui. Les réquisitions du procureur étaient très lourdes, la condamnation encore plus.

Ce qui importe, c’est qu’il n’a plus le droit de l’approcher sous peine d’aller directement en détention, ce qui lui a été épargné, une dernière fois, en raison de son jeune âge…

Ma cliente n’a pas attendu la décision. Elle est partie en courant et en pleurant dès la fin du dossier. L’huissier avait pris la précaution de la faire escorter jusqu’à la sortie pour ne pas qu’il la suive. Elle m’a appelée le lendemain pour me remercier. Je lui ai demandé si ça allait ?

Elle m’a dit qu’elle se sentait coupable de l’avoir mis dans cette situation.

Je lui ai répondu qu’il s’y était mis seul parce qu’il lui avait fait du mal et que ce n’était certainement pas de sa faute…

« Mais Maître, mais ce n’est pas du tout ça ! »

Cette phrase acide m’interrompt au milieu de ma vraie première plaidoirie et m’est adressée par le Président du Tribunal Correctionnel !

C’est le jour où je suis devenue écarlate en moins de temps qu’il ne faut pour le taper !

 

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Malgré les efforts déployés à chaque entretien d’embauche pour bien faire passer le message que le métier d’avocat, pour moi, ce sera sans droit pénal, j’ai du m’y coller dans chacun des 3 cabinets que j’ai à mon actif aujourd’hui !

Ce jour là, je suis partie civile dans un dossier a priori plutôt simple.

Ma cliente a porté plainte pour escroquerie contre son ancien « ami-amant », on n’arrive pas très bien à savoir, lequel lui aurait escroqué au environ de 17.000 €.

Pour la petite histoire, parce qu’elle n’est pas banale, la cliente s’est faite draguée au rayon surgelés d’un supermarché, a laissé au type en question son téléphone et trois jours plus tard, il lui « empruntait » ses cartes bancaires et elle lui faisait un chèque de 7.500 €, pour faire l’avance soit disant de frais d’établissement spécialisé pour une de ses filles.

L’histoire finira par dire qu’il n’avait pas de filles mais peu importe.

Ce chèque de 7.500 € a son importance puisque ma cliente a fait un prêt (un du genre avec 20% d’intérêts) pour lui avancer cette somme.

Par ailleurs, quelques petits « emprunts » de chèques pour des montants de quelques centaines d’euros sont aussi à mettre à l’actif de notre dragueur du rayon surgelé.

L’histoire entre ces deux là dure quelques mois et ma cliente se rend compte régulièrement que sa carte disparaît puis revient et que le cash dans son sac se volatilise.

En surveillant ses comptes, elle constate des retraits qu’elle n’a pas réalisés et demande des explications à notre bonhomme.

Il lui invente encore toute une histoire mais reconnaît lui devoir de l’argent et signe une reconnaissance de dette de la totalité des sommes qui lui sont dues, de mémoire un peu moins de 17.000 €.

Ne recevant aucun remboursement malgré l’engagement signé, elle se décide à déposer plainte pour la totalité de la somme qui lui a été volée et objet de la reconnaissance de dette.

Autant vous dire qu’avec une reconnaissance de dette signée avec le détail de l’intégralité des sommes dues et les moyens utilisés pour les emprunter, je n’étais pas non plus très inquiète sur les chances de condamnation de mon adversaire.

Et bien évidemment c’est ce que je dis à la cliente… Erreur de débutant n°1 !

Sauf que. Il s’agit de moi. Et il s’agit de pénal. Et que dans ce cas là, rien ne se passe jamais comme prévu.

L’audience déjà est très lourde. Les deux premiers dossiers concernant pour l’un des attouchements sur mineur de 15 ans par ascendant et pour l’autre le téléchargement d’images pédopornographiques sur ses ordinateurs tant personnels que professionnels.

Je n’en menais pas bien large avec mon petit dossier d’escroquerie à côté de mes confrères qui défendaient chacun leurs points de vue, le tout agrémenté des sanglots de chacun des prévenus !

Sur ce, sans crier gare, mon dossier est appelé. A peine remise de mes émotions et avec des pleurs en fond sonore toujours, il s’avère que le dragueur du rayon surgelé n’est pas là et n’est pas représenté.

Maque de bol hein. Il ne peut pas dire au Tribunal qu’il reconnaît avoir escroqué Madame Truc et que bien évidemment il va lui rembourser jusqu’au dernier centime.

Alors bon on me donne la parole. Pas de préalable, pas d’instruction du dossier. Et j’y vais les deux pieds dedans, je m’insurge contre les méthodes déployées pour le vol des chèques, des cartes bleues et des sommes en cash !

Et cet emprunt de 7.500 € qu’a été contrainte de faire ma cliente qui doit absolument lui être rembour……..

Le Président m’interromps et m’assène un « Mais Maître, mais ce n’est pas du tout ça, je ne sais pas de quoi vous me parlez ! ».

Et voila ! La remarque cinglante du président tombe comme un couperet.

Sec, net et tranché !

Une lame de guillotine qui descend aussi vite que le rouge me monte aux joues.

Les ricanements des confrères derrière moi, éprouvés eux aussi par cette audience surréaliste, ne m’aident pas à retrouver une couleur normale !

Et là le Président me regarde d’un air dépité en m’expliquant que la juridiction n’est saisie que du vol de deux chèques pour respectivement 800 et quelques euros et 1000 et quelques euros.

Soit un dixième de ce qu’on m’avait demandé de récupérer.

Parce qu’en effet n’ayant aucun reflexe en droit pénal, il ne m’est pas venu à l’idée de vérifier la prévention ! Erreur de débutante n°2 !

D’un autre côté et à ma décharge avec un prévenu qui avait reconnu, certes pas devant le Tribunal mais quand même, l’intégralité des sommes volées, je n’avais pas pu envisager que le procureur ne le poursuive que sur 1/10ème des sommes…

Inutile de vous dire que je n’ai jamais commis une seconde fois cet oubli et j’ai eu beaucoup de mal à me remettre de cette grosse plantade…

Je suis avocat

Ou plutôt je suis une avocat.

Pas un fruit à la peau rugueuse et à la chair vert claire dont je raffole par ailleurs.

Pas non plus une avocate, ce qui laisserait supposer que je ne suis pas l’avocat original, celui capable d’impressionner les magistrats et les clients, ou pas le meilleur, ou encore que je ne suis juste pas vraiment avocat, mais stagiaire ou assistante.

Pas non plus un avocat comme on en voit à la télé. Ceux là n’existent que dans les séries américaines les mêmes séries dans lesquelles les procès se déroulent en deux jours et où les surprises à la barre sont légion et à la hauteur de la folie du conseil qui les élabore.

Pas non plus un avocat comme mes brillants confrères Eric DUPONT-MORETTI ou Jean-Yves MOYART, n’ayant ni leur voix puissante, ni leur talent pour obtenir des acquittements et surtout je n’ai pas leur passion pour le droit pénal.

Non je ne suis pas de ces avocats là.

Je suis une avocat comme les écoles du barreau de France en produisent des centaines par an.

Je suis une avocat qui connait des grands moments de solitude dans l’exercice de sa profession comme l’intégralité de mes confrères.

Je suis une avocat qui aime le droit de la construction et les expertises et qui oublie souvent de respirer quand je plaide.

Je suis une avocat qui n’a jamais mis les pieds en garde à vue et n’aime pas le droit pénal.

Je suis une avocat, je suis blonde, je fais du surf, j’ai presque 30 ans, et j’ai 4 ans de barre.

Je suis une avocat qui avait envie de raconter sur un blog toute les aventures que cela implique d’être une avocat comme ça. Les rencontres, les galères, les succès, les doutes, les passions et tout ce qui fait que je suis cette avocat là et pas un autre.

Parce qu’au final, je suis une avocat qui s’éclate et fait parfois des éclats.